La fin d’une start-up est toujours triste. Ces jeunes entreprises innovantes, sont un sursaut, une envie. On discute, on s’emballe, on identifie un problème ou un besoin et on décide d’aller changer le monde. Souvent, elles sont créées par de petites équipes de co-fondateurs très soudés voire amis. On prototype, fait une alpha, une beta, rédige son business plan, pivote, re-pivote, rencontre d’autres entrepreneurs, journalistes, investisseurs. On veut recruter. On veut lever des fonds. « Sky is the limit ». Mais parfois, le sort, la conjoncture ou une combinaison de facteurs, dépendants ou non de notre volonté font que l’aventure s’arrête plus tôt que prévue. Tout cela, Tristan Nicolas, co-fondateur de Ben&Fakto, e-shop de marques éthiques et made in France qui vient de fermer ses portes, l’a vécu.

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Les Archivistes : Peux-tu expliquer le projet initial de Ben & Fakto ? Qu’avez-vous voulu créer et pourquoi ?

Tristan Nicolas : Concrètement, nous avons voulu créer une boutique en ligne qui donnerait un nouveau sens à l’achat vestimentaire. Ré-enchanter la mode éthique en sélectionnant des marques qui ont une démarche que nous avions identifiée comme positive envers la société et/ou l’environnement avec une vraie recherche du style ; donner un nouveau sens via le financement de projets de petits entrepreneurs via du micro-crédit.

Pour certains entrepreneurs, il s’agit de vouloir changer le monde. Cela part d’une frustration : on aurait envie que les choses se fassent différemment ; on aurait envie d’un produit qui n’existe pas ; on voit quelque chose qui semble cassé, mal fonctionner et on devient obsédé à l’idée de le changer. Cela peut se faire de façon très différente , comme créer  un produit qui va améliorer le quotidien des utilisateurs. Pour nous, c’était participer à améliorer l’industrie de la mode. C’est une réflexion qui était celle de Kevin et dans laquelle Harold (ndj : respectivement, Straszburger et Pognonec, co-fondateurs de Ben&Fakto) et moi nous nous sommes retrouvés. J’ai d’abord vu le projet grandir dans le salon de notre appartement à Lille, avant de décider de les rejoindre de façon progressive.

Entreprendre, c’est un projet de vie, une aventure en soi, et c’est aussi de ça que nous avions envie. Nous étions à la recherche de liberté. Nous croyons profondément que nous devons chacun prendre notre destin en main pour faire la différence. Quand on travaille pour une grande entreprise, il y a des choses qu’on ne peut pas changer, l’organisation est statique.

Il y a aussi l’envie de créer son entreprise idéale. Celle où nous – et d’autres – aurions envie d’aller travailler le matin. La culture d’entreprise est quelque chose de très important, cela va bien au-delà de l’ambiance mais c’est l’état d’esprit de l’entreprise qui nous importait.

Toute cette réflexion est en grande partie inconsciente.  Il est difficile de savoir ce que l’on désire et davantage de partager et expliquer ses propres envies pour s’assurer que tous partagent bien les mêmes. Plus on est en amont de la création d’une entreprise, plus nos choix se font en fonction de ce dont on a envie. Quand l’entreprise est établie et a une activité qui fonctionne, qu’il y a des actifs engagés, on commence à prendre toutes les décisions de façon rationnelle en regardant ce qui est le mieux pour la boîte, mais au début, on fait vraiment ce que l’on veut.

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L.A. : Dans ce que vous avez pu réaliser en un an et demi, qu’est-ce qui a bien marché selon toi ?

T.N. : Ce serait un peu arrogant de dire ce qui a bien marché d’autant que nous avons arrêté trop tôt pour dire ce qui a vraiment fonctionné. Je vais dire qu’un certain nombre de choses partait bien. Nous avions des clients, le CA connaissait une bonne croissance (en respectant les variations attendues du e-commerce), nous avions de bonnes relations avec nos partenaires, la presse s’intéressait un peu à nous.

Parution sur le site L’Officiel le 12 décembre 2011

Ce qui a marché, c’est aussi l’équipe, nous avions trouvé des gens formidables, que ce soit en interne ou en externe. Pour moi, réussir à avoir des gens qui travaillent très bien ensemble et prennent plaisir à créer en équipe, c’est une très grande satisfaction. Les jeunes entreprises manquent de moyens et emploient donc des gens au statut très précaire (stagiaires, freelance, alternance, etc…). Réussir à monter une équipe qui fonctionne dans ces conditions n’est pas facile.

Je suis fier des relations que nous avions créées avec tous ceux qui étaient touchés par l’aventure Ben & Fakto, nos clients, les marques, les start-ups « amies », etc.

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L.A. : Y a-t-il une raison précise pour laquelle cela n’a pas marché ? Qu’est-ce qui vous a décidé à arrêter l’aventure Ben & Fakto ?

T.N. :

Oui. Nous avons plusieurs erreurs très importantes en tant qu’entrepreneurs.  A cause de ces erreurs, nous nous sommes retrouvés dans des conditions qui ne nous permettaient pas de continuer.

Nous nous étions rendu compte que nos visions et notre éthique dans le travail n’étaient pas alignées, que nos motivations personnelles n’étaient pas les mêmes et pas forcément conciliables. Nous sommes avant tout des amis et tenions à le reste, mais nous savions que nous ne pouvions pas continuer ensemble. Même si je suis content de la façon dont ça s’est passé, qui nous a permis de rester très proches, ce n’est pas du tout quelque chose qu’il est facile d’admettre et encore moins de dire.

En même temps, nos situations personnelles se sont un peu dégradées. Nous ne nous versions pas de salaires, rencontrant donc certaines difficultés financières. Personnellement, j’ai eu la malchance d’être renversé à vélo par une voiture qui avait grillé un feu. L’accident n’était pas très grave, je suis aujourd’hui parfaitement remis, mais conjugué à une fatigue physique et psychologique, une période de repos était obligatoire. Aussi, nous nous étions peu préoccupés de notre statut vis-à-vis de la sécurité sociale : sans argent ni sécurité sociale, les choses deviennent plus difficiles.

De plus, les choix que nous avions fait tous les trois étaient également des concessions alors qu’il aurait fallu faire des choix plus tranchés, choisir une voie et s’y tenir plutôt que des allers-retours constants entre une vision et l’autre. Ceci avait pour conséquence une stratégie floue. Il aurait fallu une grande force pour repartir sur cette base et nous ne l’avions pas à ce moment-là, surtout en nous séparant. Il a donc fallu s’arrêter.

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L.A. : Que t’a apporté cette expérience et quel message souhaiterais-tu transmettre aujourd’hui ?

T.N. :

J’ai énormément appris. Je pense d’ailleurs que si nous n’avions pas dû traverser tout ça, j’en saurais moins aujourd’hui. Cela à plusieurs niveaux :

Sur l’entrepreneuriat, j’ai appris qu’il faut toujours agir très vite mais penser à plus long terme (long terme n’étant pas dix ans, mais au delà de 2 mois). Vous devez prendre des décisions rapidement pour vous tromper rapidement car on n’apprend jamais autant que quand on a essayé. Par contre, il ne faut pas confondre « aller vite » et « penser à court terme » (à ce titre, ces articles de Fred Wilson sont précieux).

Sur le plan personnel, je pense que c’est pareil, il faut trouver un rythme qui permette de tenir « indéfiniment », qui n’oblige pas à boire 3 redbulls et 10 cafés pour rester éveillé. Sur cet aspect, apprendre à se connaître est fondamental. Nous n’avons pas du tout les mêmes besoins : certains ont besoin de moins dormir, de prendre moins de pauses, de moins s’aérer la tête. Tant mieux pour eux, mais trouvez vos propres limites et essayez de ne pas les dépasser. J’avais fini par définir des règles assez strictes pour essayer de rester dans ces limites, mais je crois que je les dépassais toujours un peu trop.

Vous l’aurez compris, j’ai aussi retenu qu’il faut s’assurer d’avoir les mêmes envies que ses partenaires. Il est préférable de beaucoup partager, savoir précisément ce qu’on veut et pouvoir l’expliquer. C’est loin d’être évident pour tous. Il faut réellement penser à long terme et imaginer l’entreprise que vous voulez construire et vous demander si elles sont compatibles. Je crois que pour cela, il faut savoir se projeter. Entreprendre ensemble est un réel engagement.

Une chose est sûre, cette aventure m’a changé et je ne regrette rien. A 24 ans, on se cherche, on ne sait pas encore ce qu’on veut. Je me connais aujourd’hui bien mieux, sais ce dont je suis capable et ce dont j’ai envie. J’ai aussi beaucoup moins peur et je crois avoir mieux compris ce qui était important pour moi. Pour tout cela, je ne regrette pas du tout. A l’inverse, j’ai hâte de me lancer à nouveau.

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L.A. : Quelle vision as-tu du secteur sur lequel tu évoluais avec Ben&Fakto ? Quel avenir pour la mode éthique sur internet selon toi ?

T.N. : En terme de chiffre, je pense que l’avenir de la mode éthique passe par l’apparition de plus en plus en forte de ses caractéristiques chez les grandes marques.

Aujourd’hui C&A et le groupe Nike sont les deux plus gros consommateurs de coton bio, ce qui peut surprendre. Personnellement, je pense que c’est bien car cela veut dire que ces problématiques deviennent importantes pour le consommateur, qu’il y a une vraie demande et que tous les acteurs se sentent concernés. De plus seules ces grandes marques ont les moyens de réellement démocratiser ces démarches auprès du reste des consommateurs.

Par contre, cela n’empêche pas du tout à des plus petites marques d’exister, aller plus loin dans la démarche, être plus transparentes dans leur façon de fonctionner. Cela tire toujours le marché dans le bon sens. D’autant que le débat sur ce qui est éthique ou non existera toujours et l’agriculture biologique en ayant des rendements plus faibles pose problème en période de crise économique. Et il y a des consommateurs qui ont envie d’aller plus loin et de soutenir ces petites marques pour encourager le marché à aller encore plus loin.

Quant à Internet, pour moi, c’est pareil. si ces marques peuvent exister, pour la plupart, elles sont trop petites pour se distribuer toutes seules donc il y a de la place pour un distributeur.

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Vous pouvez faire un tour :

- sur le Twitter de Tristan, qui interviendra le 20 novembre à Reboot Green, la conférence sur les échecs de l’entrepreneuriat vert

- sur le site BenFakto.com, la super page Facebook qui va avec, ou le Pearltrees « Ils parlent de Ben & Fakto »