14h07, je sors de la gare. Me voici dans le Doubs pour la première fois de ma vie. Enfournant la dernière bouchée de mon sandwich à la saucisse de Montbéliard, spécialité régionale, je franchis prestement la porte de la société Web Praxis D.A.D. Je suis sur le point  d’interviewer Jean-René Craypion, consultant web 2.0, auteur de « Un minitel dans chaque voiture en 2005″ et instigateur des très en vogue Craypion d’Or, concours célébrant le web français à sa juste valeur. Très cordial, l’expert a accepté de me donner l’exclusivité sur l’édition 2012 de son événement ainsi que d’une analyse sur l’état du web français. Un homme lucide et optimiste, bien que.

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Pourriez-vous nous parler de votre parcours personnel ? Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à l’Internet ?

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C’est durant un court séjour en centre de détention pour une sombre affaire de facturation de mon ancienne société que j’ai découvert en « salle d’éveil » le web, puis l’internet. J’ai passé des heures à surfer sur la même page car j’y étais bloqué (c’était un site de réservation de train). Au bout de quelques mois j’ai découvert un autre site. A la même époque Loïc Le Meur était animateur à la radio, il s’appelait Bloïc et faisait une émission très très technique sur le web. Je passais des nuits entières à écouter ses enregistremens sur cassette, dans la chaleur torride de mon lit. Je me suis dit que le web, puis l’internet, étaient fait pour moi.

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Vous vous êtes rapidement imposé parmi les gourous français du digital, Loic Le Meur et autres Emmanuel Vivier. Pourtant, vous n’avez découvert le web (d’abord 1.0 puis 2.0) que tard. Comment avez-vous progressé si vite ?

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Je crois au destin, et au fait que nous avons tous une prédisposition dans un domaine.

Pour moi le web était une évidence – je venais du minitel, à 30 ans je développais déjà de petits programmes permettant de copier coller des phrases préconçues pour les dialogues érotiques sur le minitel rose. J’avais développé 17 scripts à dérouler selon que votre interlocutrice venait du Poitou ou de Paris ou d’une autre région, ou était un homme grimé en femme. Ce système multipliait mes chances de conclure par 5. J’ai vendu une quinzaine de licences de ce programme.

JIMI HENDRIX, DAVID DOUILLET, TIGER WOODS, même si ces trois athlètes étaient noirs, je me sens faire partie de cette famille de virtuoses dans leur discipline. Moi c’était le web, et il m’a ouvert les br@s.

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Quelle est la mission des Craypion d’Or et pouvez-vous nous décrire le contexte historique de la première édition, l’événement déclencheur de cette remise de prix ?

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Depuis que je travaille dans le web et l’internet, j’ai toujours à titre personnel remis des prix aux webmasters de sites qui me tapaient dans l’oeil ! Quelquefois je récompensais le lauréat d’une formation gratuite aux techniques 2.0, d’une clé USB ou d’un simple saucisson, une attention, un petit geste, une soupe, amenée dans un broc…

C’est en 2010, alors que je tenais régulièrement mon blog www.craypion.com , que je recevais de plus en plus de bonnes adresses et qu’il m’a fallu organiser tout cela autour de quelque chose de plus structuré. J’ai recueilli quelques clochards pour m’aider à l’organisation de la soirée, dont Henry Michel, un pauvre provençal égaré dans le blogging, ou Alexandre Hervaud qui était précaire au journal Communiste LIBERATION, ou le jeune et vaillant artypop, et avec l’aide technique de @delgoff nous avons monté cette première cérémonie. A l’époque, nous n’avions pas le sou, mais l’enthousiasme des internautes nous a dépassé, et nous nous sommes retrouvé à Paris devant plus de 150 personnes (dont énormément de femmes) à décerner les premiers vrais Craypion d’Or.

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 http://www.dailymotion.com/video/xq5drx

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Dans le teaser, vous dites vouloir consacrer la France qui n’est pas soumise aux diktats de quelques agences de pub branchées au design froid, voire scandinave. La vraie France est-elle pour vous celle de la Province ? Iriez-vous jusqu’à dire qu’il y ait une « école » de la Province ?

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Non ! Qu’elle soit parisienne ou provinciale, nous luttons contre la centralisation des idées et des diktats graphiques, et du monopole d’une poignée d’agences qui ont tendance à se prendre au sérieux. Il y a de très tristes sites provinciaux aussi, parfois plus snobs que les plus snobs des sites parisiens…Le DEBAT n’est pas autour de Paris ou de la Province, mais d’une pratique de l’internet qui, fut un temps, s’est libérée des agences professionelles – n’importe qui pouvait créer son propre site, ce fut l’explosion amateur des années 2000. Aujourd’hui, les CMS, les tumblr, les FACEBOOK et autres sites préformatés font peu à peu disparaitre la vraie création amateur qui amenait un vent de fraicheur dans l’internet moderne. Nous voulons voir des couleurs, des logos qui clignotent, nous voulons voir de GROSSES FESSES, nous voulons voir des balises mal alignées, nous voulons voir de l’humain sous cette patine binaire. Nous voulons LA VIE sous les pavés du web.

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Quelles sont vos influences en termes de design ?

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J’aime l’univers rassurant d’un powerpoint. La chaleur familière d’une comic sans MS. J’aime le clipart. J’aime lorsque l’on voit les pixels, les bords arrondis me paniquent. J’aime les couleurs et le mouvement. Nos ordinateurs peuvent générer des millions de couleurs, il faudrait interdire les sites n’exploitant pas toute la palette chromique que la puissante technologie actuelle nous permet d’obtenir. J’aime quand l’information et le MESSAGE, la passion, prennent le pas sur les traits et les cartouches étouffantes d’un formatage « CSS » (Custom Style Style).

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Pour vous, la France a-t-elle un retard numérique à combler ?

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« Ce qu’on te reproche, entretiens-lе ! » a dit un jour Arash Derambarsh, président de Facebook. C’est ma devise. Je pense qu’au contraire la France doit garder cette fraîcheur, cette spontanéité créative que vous appelez retard car encore quelques résistants n’ont pas cédé aux CMS ou moteurs de blogs.

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Cette édition des Craypion d’Or est consacrée aux « associations, partis politiques et services publics ». Pouvez-vous motiver votre choix ? Est-ce dû aux élections législatives du mois de juin ?

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Oui, nous avons voulu pour cette année de présidentielles, legislatives et cantonales faire une photographie de la France du web et ses contrastes numériques. Certains appellent ces contrastes une « fracture » numérique, comme si ne pas avoir le fond d’écran à la mode empêchait un site d’être utile ou de servir à sa communauté. Comme si la beauté était mère de toutes les fonctionnalités. Comme si l’insoumission d’une municipalité aux devis exorbitants d’agences, non seulement les parisiennes, mais aussi certaines agences locales qui entretiennent de véritables monopoles territoriaux, était synonyme de régression. A ces clichés, nous envoyons un courriel imaginaire avec pour objet : on vous emmerde, messieurs les ronds de cuir !

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Quel est le calendrier de cette édition ? Quelles seront les catégories des différents prix ? Envisagez-vous un partenariat quelconque ?

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C’est dès aujourd’hui que la première phase du concours commence, où nous recevons toutes les propositions de nominés pour cette 2e édition – la clôture des soumissions se fera aux alentours de mi-Mai ! Puis la compétition seule continuera, avec votes des internautes. C’est en Juin que nous ferons notre cérémonie, une fois de plus à Paris, pour des raisons pratiques de déplacement. A noter que comme pour l’édition de 2010, toute personne qui en fera la demande sera invitée à cette soirée : pas de guest-list restrictive réservé à tel ou tel cénacle. Notre denrière édition réunissait dans la salle tout ce qui faisait le web d’aujourd’hui, du bobo au prolo, du snob au populaire, du « chipster » branché au blogueur influent ! Le tout dans une ambiance bon enfant ! Nous souhaitons renouveler cette performance, qui fait du bien en ces temps parfois un peu tendus, où chaque jour, des centaines de français pètent un câble au téléphone à cause d’un site sinistre.

Vous pouvez retrouver Jean-René Craypion sur Twitter, Viadeo et sur son blog.

Le site des Craypion d’Or 2012.