L’anglicisme s’est répandu comme une trainée de poudre en 2011 : « T’as le swag ! » Pour comprendre ce qu’est le swag, il convient de revenir aux racines anglo-saxonnes du terme, c’est-à-dire à Shakespeare. Le verbe to swagger apparaît en 1590 dans Le Songe d’une nuit d’été et signifie « faire le fanfaron ». En gros.

PUCK
What hempen home-spuns have we swaggering here,
So near the cradle of the fairy queen?
What, a play toward! I’ll be an auditor;
An actor too, perhaps, if I see cause.

PUCK.–Quels sont ces rustiques personnages qui font ici les fanfarons, si près du lit de la reine des fées? Quoi! une pièce en jeu? Je veux être de l’auditoire, et peut-être aussi y serai-je acteur, si j’en trouve l’occasion.

On ne sait pas si William était du genre à fanfaronner ; en revanche, il était du genre à contaminer toute la langue anglaise avec ses expressions, et en 1725, le verbe to swagger fait son entrée dans le saint des saints de l’Anglo-Saxie : le Oxford Dictionary. Il chemine, et devient un nom commun avec Sinatra dans les 30′s, duquel The Uncyclopedia dit « son swagger et sa rage de mafioso italien sans limite firent de lui une icône de la musique pop et des alcooliques partout dans le monde »*. En 2003, il atterrit dans The Urban Dictionary, avec la définition suivante : « The swagger is the way in which you carry yourself. »

Le swagger, selon cette acception, est donc un simple synonyme de « style ». Et comme le style, il peut être neutre (le style gothique, le style baroque) ou exclusif (« avoir du style »). Dans l’expression « to have the swagger », on fait référence à la deuxième signification. Le swagger suit alors une distribution binaire : tu l’as ou tu ne l’as pas, et pour paraphraser Hussein Chalayan, il ne s’achète pas. La meilleure illustration qu’on puisse trouver de cette définition, c’est Obama.

Pour revenir à son homologue français, le swag vient sans doute de la difficulté des Français à comprendre et prononcer proprement le mot « swagger » [swaä-gah]. Son sens a changé quand il a passé l’Atlantique et le Channel : beaucoup plus démocratique que le swagger anglo-saxon, il est mouvant, évolutif ; on a un « bon swag » un jour, un « mauvais swag » l’autre. A l’origine, il n’a pas non plus de classe sociale : on peut avoir le swag dans le 9-2 aussi bien que dans le XVIème. Après, visuellement, ça ne se traduira pas exactement pareil.

Aujourd’hui, le mot « swag » a été tellement utilisé et tellement par n’importe qui que les trend-setters et cutting-edgers, i.e. les mecs qui le disaient DEJA en 2010 ont décidé que c’était synonyme de « beauf ». Mais c’est peut-être aussi parce que le swag a été rattaché à la street cred : La Fouine a d’ailleurs sorti un titre au doux nom de Tu n’a aucun swagg [sic].

De façon assez inexpliquée, le swag est un attribut de la masculinité. Il est bien la preuve, s’il en fallait une, que les hommes du 21ème siècle sont priés d’avoir du style. Il marque aussi l’entrée de la gente masculine dans le système de la double contrainte, familier aux femmes depuis bien plus longtemps : « Fais gaffe à comment tu te sapes, mais fais en sorte qu’on ait l’impression que tu n’as pas fait gaffe à comment tu te sapes. »

Car au fond, le swag, c’est ça : si on voit que tu as essayé de l’avoir, alors tu ne l’as pas.

 

*Citation exacte : « Frank Sinatra’s swagger, and overall sense of unbridled boiling Italian mafioso rage, made him an icon of popular music and drunks everywhere. »
Merci à @anatroy, graphiste / illustrateur pour l’image d’en-tête. Sa série « Swag » est visible sur Behance.