C’est un mot bizarre, gens. On ne l’utilise quasiment qu’au pluriel, alors que son sens au singulier gagnerait à être réhabilité : c’est une famille multibranche basée sur un unique ancêtre dont le nom définit celui de la Gens. Par exemple, dans 50 ans, on pourra parler de la Gens Sarcosia, et ça incluera jusqu’aux arrière-petits-enfants de Cécilia. Mais trêve de rêves littéraires : gens restera certainement pluriel encore longtemps.

Du bon latin de base gens, gentis, qui signifie famille, tribu, peuple, « les gens » sont un groupe de personnes de nombre indéterminé et considérées collectivement. Kim Jong-Il aurait adoré. On parle aussi de gens comme des personnes qui appartiennent à un corps défini : les gens de robe, de maison, de peu, du voyage (laissons ici passer l’occase de faire une blague sur des saillies politiques moins récentes, nous nous rattraperons plus tard).

Chez vous, je ne sais pas, mais chez moi, le mot « gens » a commencé à prendre une tournure idiomatique vers les années lycée. On a commencé à dire « les gens » pour parler à ses potes : salut les gens, ça va les gens, bisous les gens, non mais faut arrêter les gens, etc. Les gens, c’était Le Groupe Momentané par opposition à Moi-Même Momentané. Puis il y a eu Les Autres Gens, une BD parue sur le web, éditée plus tard, dont le titre seul mérite une explication de texte (les gens, c’est déjà les autres, mais nous sommes tous des gens, et parmi les autres, il y a encore des autres #weneedtogodeeper).

Fig.1 : Exemple de licence poétique sur la forme canonique du tweet sur les gens.

Tout ça m’est revenu moment où les Twittos ont commencé à donner du #lesgens à tout bout de champ. Une enquête approfondie a permis d’identifier la forme canonique du tweet sur les gens ; voici le modèle, sous licence Creative Commons :

Les gens qui [font quelque chose que je ne fais pas] #lesgens.

Après, comme toute forme canonique, le Twitto a droit à une certaine licence poétique, pourvu qu’il dispose d’un crédit suffisant auprès de son public (sans quoi il sera juste considéré comme un gros n00b qui n’a rien compris).

L’idée de base, c’est qu’on tweete sur ces gens parce qu’ils font quelque chose sur lequel on porte un jugement. D’ailleurs, souvent, on ne tweete pas vraiment sur les gens : on tweete sur une personne, qui vient de faire un truc, et on suppose que ce fait n’est pas l’apanage du mécréant. Il doit bien exister, quelque part, une frange entière de la population qui lui serait semblable. Au passage, on espère récolter l’approbation des followers qui, logique implacable, ne font pas partie de #lesgens, puisqu’ils nous followent. Ô, désespoir de s’apercevoir que l’on fait partie de #lesgens sur lesquels les followings, les idoles, portent un jugement lourd dont on ignore en réalité tout !

D’ailleurs, Claude G. aurait tweeté « Les gens qui viennent de civilisation qui se croivent avancées #lesgens » (un petit taquet par son grand chef, ou l’inverse, l’aurait contraint à supprimer ce tweet).

Mais revenons à nos gens : la preuve que la forme a gagné ses galons de noblesse, c’est qu’un compte qui compile automatiquement les tweets hashtagués #lesgens a été créé, dans la droite lignée de Beotien (c’est quelque temps, sans s !), le CapslockCop (STOP SCREAMING `$§%!!), Marsupilami (Houba houba !) et plein d’autres que je n’ai pas envie de passer une heure à répertorier : il s’agit de @LaPanurgerie. Contrairement aux espoirs que pourrait vous donner leur avatar, c’est bien moins drôle que Prises de Choux : ça se contente de rajouter #lesmoutons avant chaque retweet. Personnellement, j’aurais mis #cesconnards ; je trouve ça plus à propos.

Image de prévisualisation YouTube

Ce qui est étonnant, c’est que le mot gens est à l’origine plutôt mélioratif : on compte parmi ses dérivés gentegentillessegentilhomme, etc. La Gens, les tribus, les familles sont des sociétés inclusives ; or, personne n’a envie de faire partie de la masse des gens. La connotation du terme a subi une inversion aussi progressive que totale. My Little Paris l’a bien compris. Dans la vidéo « Ce que disent les Parisiens », sortie il y a quelques jours à peine, les Parisiens y vont chacun de leur petit #lesgens : « les gens sont égoïstes », « non mais les gens sont tarés », « les gens sont stressés » ou « les gens sont vraiment trop cons ».

Mais bon, #lesparisiens, quoi.

 

Crédits : Prises de Choux pour les moutons, Eowenn pour son tweet, et grand merci à Matthias ‘LeReilly’ pour ses idées <3