Une belle Beth (Ditto) ?

-

Qui aurait pu prédire un tel retournement de tendance ? Certainement pas Nostradamus et encore moins Karl « God » Lagerfeld. Et pourtant, les rondouillards et autres potelés ont envahi les média en quelques mois. « Le gros » en tant que tel n’est pas devenu une valeur, mais l’apparition « des gros » est le reflet d’une mouvance sous-jacente, et si on gratte un peu, on peut trouver pourquoi le style nounours est devenu si hype. Après le jean slim, le jean fat ?

Ça a commencé insidieusement avec Beth Ditto, l’énorme chanteuse de The Gossip. Tout le monde s’extasiait, avec envie ou malaise devant ce personnage qui détonnait complètement par rapport à toutes les starlettes filiformes et autres Madonna desséchées.
Dove flaire un nouveau filon de communication et crée avec force brassage de vent, sa campagne Dove Self Esteem : il faut accepter toutes les formes de beauté, les rondes, les ridées… Mais la campagne ne rencontre pas le succès escompté : il est trop tôt pour capitaliser sur les gros et les modèles ne sont pas connues, donc pas vraiment des ambassadrices.

Campagne Dove Self Esteem

Puis Mouloud Achour est arrivé, d’abord sur MTV puis à heure de grande audience au Grand Journal de Canal +. Il incarne le geek voire nerd parfait, jamais coiffé, tee-shirt Star Wars… le tout avec une touche de culture street qui l’a rendu fort sympathique. Mouloud, c’est un mix entre le gros sympa de ta classe et Dr Dre.

Mouloud Achour assure

-

-

En parallèle, les déboires des anorexiques vont en s’accumulant. La fameuse campagne No-lita, expose le corps dénudé d’une top model anorexique (décédée depuis), liant aux yeux de tous, le monde de la mode avec ce comportement déviant. La mise en scène crue du shooting a un effet anti-glamour radical et fait tomber le halo de mystère entourant les pâlichonnes top models.

Campagne No-Lita contre l'anorexie mentale (photographe : Olivier Toscani)

Plus tragique, Ana Carolina Reston et Luisel Ramos, 2 très jeunes mannequins anorexiques, décèdent des suites de leur comportement alimentaire. Dans leurs délires d’enfants gâtées, Nicole Ritchie, les soeurs Olsen, passent aussi par la case maigreur extrême… Rien n’allait plus chez les lettuce-addicts.

Ana Carolina Reston & Luisel Ramos

La crise a eu ce formidable rôle de catalyseur, d’accélérateur, qui permet de passer brutalement d’une phase à l’autre sans que personne ne s’en rende compte.

Frappés de plein fouet par leur propre folie dionysiaque, les consommateurs ont fait un grand mea culpa.
 Enfin, c’est assez inexact : les marques, à la recherche de nouveaux ressorts de communication dans un contexte de délabrement économique, de psychose, ont capitalisé sur ce qu’on pensait l’anti-glam par excellence. Elles créent alors un nouveau système de valeurs.
Après les années de l’excès, on a affaire à un tout nouveau consommateur. L’individu post crise est quelqu’un d’optimiste, de volontaire. Il a envie d’aller de l’avant, de ne pas regarder derrière lui, cette société des excès, de l’argent, du superflu. Il est en quête d’authenticité, de proximité, de sensibilité… de beauté intérieure plutôt que de paillettes.
L’ère du bling bling est en grande partie révolue, et il faut se réinventer. Adieu Nip/Tuck (d’ailleurs la saison finale vient de s’achever), charcutage, bombardement d’UV en cabine et musculation intensive.

-
Aujourd’hui, les marques vous disent : « Venez comme vous êtes ». Vous devez assumer votre identité, et ces chères brands sont là pour vous aider. Du côté de la beauté, finie la prétention à la perfection. Après des retouches Photoshop toujours plus exagérées, allant jusqu’au ridicule, faisant les choux gras des actualités geeks, on vous dit stop. Les produits qu’on vous vend sont faits pour vous aider à vous sentir mieux, et non à paraître, voire prétendre. Le confort et la confiance deviennent la clé. On vous aide à vous construire et non à vous cacher.

-
Côté média, de nouvelles icônes apparaissent : Zach Galifianakis, l’ours psychotique de Very Bad Trip fait un carton et rempile même pour la mini-série « Bored To Death ». Il faut le dire, les gros sont drôles. Ils squattent le top Ten des sitcoms, des one man shows, des comédies US.

Zach Galifianakis

Le magazine Vogue publie même une parodie d’une photo de mode de Vanity Fair, avec Jonah Hill (Supergrave), Seth Rogen (En Cloque Mode d’Emploi), et Jason Segel (Marshall Eriksen dans How I Met Your Mother) dans les rôles de Tom Ford, Keira Knightley et Scarlett Johansson. De l’art et de la manière de montrer qu’on est plus hype que le voisin…

-

Le dernier volet de cette réhabilitation de la graisse se manifeste par le grand retour du new burlesque. Mouvement artistique inspiré de l’univers des cabarets des années folles, il se distingue du strip tease bon marché, car les parties intimes ne sont jamais dévoilées. On excite, on suggère, mais on reste dans l’art.

-

Image de prévisualisation YouTube

-

L’exemple de Dita Von Teese parle de lui-même : danseuse de new burlesque, ex de Marilyn Manson, elle franchit l’Atlantique pour conquérir l’Europe. En 2010, elle est tour à tour égérie de Wonderbra, de Moschino, de Jean-Paul Gaultier à la Fashion Week et ambassadrice pour la nouvelle animation de Perrier, le site interactif Perrier by Dita.

Attention, Dita n’est pas grosse ! Mais elle est pulpeuse, elle incarne le désir : le burlesque met en valeur des femmes à la ronde poitrine, aux hanches larges, à la nature généreuse. Jusqu’à aujourd’hui, ce mouvement est resté fidèle à l’esthétique des années 20 et 30, où les belles étaient charnues. Kate Moss n’aurait pas fait long feu.

Le tout est de savoir si la Fatmania est un engouement ou une tendance vouée à s’installer. Il se pourrait que les gros ne restent pas longtemps sous le feu des projecteurs, juste le temps de déculpabiliser le consommateur, de lui permettre de se sentir bien dans ses bottes, de relativiser jusqu’au prochain redémarrage de l’économie.

On va se quitter sur une phrase du grand Karl (Otto Lagerfeldt), qui n’a toujours pas donné son aval pour l’adulation des personnes à forte ossature. Normal, quand on vend un bouquin qui explique comment perdre 42 kilos en moins d’un an…

« Vous avez de grosses bonnes femmes assises avec leur paquet de chips devant la télévision qui disent que les mannequins minces sont hideux. »

Karl, il n’est pas là pour rigoler.