Évitant les sentiers battus du rap français depuis 1996, ROCé a pris le chemin de l’introspection et de la philosophie. Sans haine ni violence ROCé rejette les idées reçus et le nivellement par le bas. Éternel rebelle et insatiable curieux, il revendique l’accès à la Culture pour tous. Son dernier album – “L’être humain et le réverbère” – élève la réflexion à la hauteur des écrits de nos penseurs et sociologues les plus aguerris. Notre regard s’est posé sur un titre particulier : “Le savoir en kimono”. Le son est bon, le flow passionné et le texte inspiré. Analyse par Alexandre Ribichesu, de Kairos Mosaïque.

-

Dis-toi que tes héros tu leur fais faux bon
S’ils sont exceptionnels c’est qu’on n’en fait pas autant
On prend leur gestuelle
En fonction des modes et des temps
Des époques qu’on emporte
Autant en emporte les vents
On imite et on singe pour se donner du piment
Et on n’aura appris si vite qu’à porter le déguisement
On retient le nom mais on oublie la tactique
On n’a pas de transmission
On a l’emballage plastique
On est des crooners avec nos big logos
On n’porte de nos héros que la couleur du kimono

-

« Emballage plastique » sans contenu, voilà à quoi ressemble notre culture. ROCé critique cet Homme qui fige son regard sur des « logos » sans chercher à comprendre l’Histoire, à remonter à la racine. De Gandhi au Che en passant par Malcolm X ou Martin Luther, nos tee-shirts s’habillent de héros modernes. Si l’image se diffuse dans le temps, que reste t-il des réflexions ? Parce qu’il est plus facile de se vêtir de symboles que d’interroger leurs actions, l’Homme se contente d’ériger des figures emblématiques sans interroger la « tactique ».

“Le savoir en kimono” fait largement référence à ce besoin universel de se trouver des héros, des idoles, des mythes jusqu’à n’en faire qu’un simple logo, un emballage vidé de tout sens. ROCé explique ce comportement par un manque de contamination du culturel dans les différentes strates sociales. S’afficher avec un héros sans en avoir la signification profonde serait donc révélateur d’un manque de connaissance. Ce constat peut vous laisser quelque peu sceptique à l’heure où l’information se balade librement sur le web. L’Homme satisferait-il son inculture par pure fainéantise ? Sans doute pas. Comment expliquer alors cette idée ? Cherchons du côté des logos.

Certaines images comme celle de Che Guevara sont si largement diffusées qu’elles imposent une vision positive. Gustave Le Bon affirme que « lorsqu’une affirmation a été suffisamment répétée, avec unanimité dans la répétition, [...] il se forme ce qu’on appelle un courant d’opinion et le puissant mécanisme de la contagion intervient. » On retrouve ce phénomène avec la diffusion des Héros. Comment un personnage avec une aussi grande notoriété ne serait-il pas porteur d’un message universel ?

ROCé regrette ainsi la disparition du message au profit de l’image, l’Homme s’emparant du visuel pour délaisser le texte. Ce postulat vient réveiller les réflexions de Gustave Le Bon sur la capacité des foules à accomplir « des actes exigeants une intelligence élevé ». La satisfaction de l’image c’est la manifestation même de cet état d’inconscience, de passivité décrit par Le Bon. A l’instar de l’Homme de la foule, l’Homme revêtant un t-shirt de héros obéit à une suggestion universellement reconnue. La notoriété de l’image génèrerait une absence de jugement qui favoriserait des incohérences : incompatibilité entre le caractère et les habitudes de l’Homme et les valeurs du Héros qu’il arbore. Ne pas s’élever au-dessus de la foule c’est porter un déguisement que l’on ne comprend pas.

-

Image de prévisualisation YouTube

-

La « mystificabilité » du personnage n’est cependant envisageable que s’il est associé à une notion universellement reconnue : démocratie, socialisme, égalité, liberté, etc. C’est en s’emparant de ces concepts d’une trop grande complexité que l’image peut s’imposer. Ainsi, le personnage mythologique doit être un archétype, la somme d’aspirations collectives déterminées, et doit donc nécessairement s’immobiliser dans une fixité emblématique qui le rende facilement reconnaissable.

Ce constat est amplifié par Jacques Ellul qui propose une vision désenchantée des hommes modernes qui seraient surexposés aux médias et prompts à toute crédulité. Il estime en effet que l’on assiste a un « nivellement par le bas » à cause de la publicité, des médias et donc des images. La propagande de l’image permettrait un immense conformisme à un modèle social unique. Attention donc, votre t-shirt parle pour vous.

-

A propos de l’auteur: « Toutes ces paroles que nous aurions dû dire, ces gestes que nous aurions dû faire, ces Kairos fulgurants qui ont un jour surgi, qu’on a pas su saisir et qui ce sont enfoncés pour toujours dans le néant… » Si cette citation vous parle et que la culture kaléidoscopique de Gilles Lipovetsky structure votre ADN alors le kairosmosaique.com est pour vous.