© Tyler Shields

Depuis plus de dix ans maintenant, le monde du disque traverse une crise sans précédent. Je pense que je ne vous apprends rien. En effet, « je vous parle [peut-être] d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître » mais avant l’arrivée des services de streaming et de téléchargement légal et payant, il y a eu une longue période durant laquelle internet a fichu un sacré coup de pied empoisonné dans la fourmilière du Music Business. L’arrivée fracassante et incontrôlable du peer-to-peer en a fait déchanter plus d’un et a conduit à l’expérimentation de modes de « répression » aussi fantasques et critiquables que ce bon vieux système « copy control » qui vous empêchait d’écouter le dernier album de Nickelback dans la voiture de papa. C’était une période bizarre où des types comme Metallica intentaient des procès contre des services comme Napster mais c’était aussi le temps où HADOPI n’existait pas encore… Surtout, c’était l’époque où les acteurs du milieu n’avaient pas encore compris qu’on ne peut rien contre le progrès et que la sélection naturelle, ça peut aussi s’appliquer ailleurs qu’en biologie. Ainsi, il a fallu quelques années et surtout pas mal de courage (je pense) aux musiciens pour prendre leur revanche sur cette première bataille pitoyablement perdue et utiliser à leur avantage les vastes possibilités offertes par internet. Et oui, je parle des musiciens car, selon moi, ce sont eux qui, avant le reste du milieu de la musique, ont montré qu’il ne fallait pas avoir peur d’internet et qu’on pouvait s’en servir à bon escient.

Ainsi, je vais essayer de vous montrer, à travers trois exemples/ axes illustrés de manière non exhaustive, pourquoi la musique résumée à sa son support physique, c’est bel et bien de l’histoire ancienne et que l’arrivée d’internet lui a même sûrement fait beaucoup de bien.

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Tout d’abord, il y a ceux qu’internet a faits exploser, la catégorie des artistes qui se sont faits connaître grâce au web et qui, devant tant de succès virtuel, se sont vus signer chez des labels (Ô ironie) puis devenir célèbres. L’exemple le plus ancien dont je me souvienne est la petite Lorie qui, grâce à son mentor – un certain Johnny Williams – nous a enchanté les oreilles dès 2000 avec ses chansons de Britney-Spears-à-la-française (d’ailleurs, vous vous souvenez ? Elle avait même ses N’Sync à elle). Pendant ce temps, de l’autre côté de la Manche, au début des années 2000 – en 2003 exactement – alors qu’une bande d’ados nommés Arctic Monkeys traine ses galoches dans les pubs de Sheffield – le tout aussi précurseur que mort – Myspace tisse sa toile et attire des millions d’utilisateurs, à commencer par une manne de jeunes musiciens séduits par la possibilité offerte par le réseau social d’installer un player et offrir ses morceaux en libre écoute. C’est ainsi que les Arctic Monkeys, distribuant quelques CDs gratuitement à la sortie de leurs concerts se sont retrouvés, bien malgré eux, stars du site. En effet, quelques fans se sont permis d’uploader les morceaux du groupe sur un compte Myspace mais aussi d’offrir en libre téléchargement ces morceaux, propulsant, en l’espace de quelques mois, le quatuor Sheffieldien au rang de nouveaux espoirs d’internet. C’est d’ailleurs ce qui leur permettra de se faire remarquer par tous les labels anglais puis, finalement, de signer chez Domino Records. A la même époque, le réseau social révèlera également des talents comme Lily Allen ou Kate Nash. Un peu plus tard et, sur un modèle un peu différent puisqu’il s’agissait pour les auditeurs de devenir coproducteurs de l’artiste de leur choix, Grégoire ou encore Irma ont pu dire un grand merci à Internet et à My Major Company. Enfin, autre gros dénicheur de talent, n’oublions pas Youtube qui nous a, entre autres, apporté Justin Bieber et Lana Del Rey (et que serait-on sans eux aujourd’hui ? JE VOUS LE DEMANDE).

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#MattHelderssays : Hey! Elle est bien gaulée Lorie, en fait…

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En gros, ce rôle de défricheur et de dénicheur de talents, c’est aujourd’hui la plus grosse contribution d’internet à la musique. D’ailleurs, en ce qui me concerne, je peux vous dire que j’envie les petits morveux qui nous suivent et qui ont accès si facilement à une quantité phénoménale de contenus venus des quatre coins du monde même si, et c’est bien fait pour eux (nah!), ils ne connaîtront jamais le plaisir de déballer un CD, dévorer des yeux une jaquette ou simplement de se construire une CDthèque digne de ce nom. Mais ça, c’est une autre histoire.

Bien évidemment, le gros inconvénient avec cela, c’est que l’on trouve le meilleur comme le pire sur la toile et que « le cyber-bullying » va bon train. Demandez donc au psy de Rebecca Black ce qu’il en pense (elle doit bien en avoir un, non?).

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Ensuite, le deuxième exemple est celui de la prise de risques par certains musiciens et, en particulier, de la mise en danger de leurs revenus via des opérations spécifiques. En l’occurrence, tout a commencé avec des artistes ayant déjà acquis une certaine notoriété mais qui se sont servis d’internet pour intéresser leur public à leurs derniers travaux. Des personnes qui n’avaient pas grand chose à perdre, en fait. Et dans ce domaine, l’événement qui, selon moi, a tout changé, c’est la sortie de l’album In Rainbows de Radiohead en 2007. En effet, en fin de contrat avec EMI, les Anglais ont pris le parti d’attraper le taureau par les cornes et de proposer de télécharger librement leur album. Un système de don avait également été mis en place, permettant ainsi à chaque auditeur de donner la somme qui lui semblait la plus appropriée pour cet opus. Qu’un groupe aussi célèbre et reconnu que Radiohead prenne un tel risque a, je pense, énormément aidé à faire évoluer les mentalités encore globalement étriquées des vieux de la vieille. Et, en ce qui me concerne, ce moment a vraiment été une Révolution dans l’Histoire de la musique (oui, Môssieur!). Bon, ils n’étaient pas les premiers, (les Smashing Pumpkins sont des habitués du genre, par exemple, offrant régulièrement gracieusement les compos de moins en moins digestes d’un Billy Corgan vieillissant) mais la façon dont cette démarche a été menée et son retentissement ont été majeurs et fondateurs.

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Dans la même veine, on peut également citer les Kaiser Chiefs qui ont proposé, selon moi, une des approches les plus innovantes et risquées depuis le grand coup de Radiohead, en permettant à leur public de préparer et acheter leur propre version de l’album The Future Is Medieval. En gros, il vous suffisait d’aller sur le site du groupe, d’écouter les extraits des vingt titres proposés et de choisir et organiser à votre convenance, dix d’entres eux pour en faire votre propre version. Vous aviez même la possibilité de créer et imprimer l’artwork de vos rêves ! Dans un autre style et plus récemment, je citerai également deux opérations qui me semblent intéressantes. D’une part, Visiomento, projet à la portée à la fois artistique et contestataire de The Drums qui, pendant près d’un an et ce, autour de la sortie de leur deuxième LP Portamento, ont présenté un à un les morceaux de l’album au cours de sessions d’enregistrement en studios et autres interviews ou débats, le tout filmé par des caméras de video-surveillance.

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Enfin, d’autre part, les (de plus en plus) barrés Animal Collective nous ont régalé, à la fin de l’été, de la création de ce site qui, d’une part, nous a permis d’écouter gratuitement et en avant première leur dernier opus, Centipede Hz mais aussi d’accéder à une webradio sur laquelle le groupe animait, chaque dimanche soir, une émission et proposait même aux internautes de créer et soumettre leurs propres émissions.

A côté de cela, on peut bien évidemment parler aussi des nombreux artistes qui proposent des écoutes en avant-première via des plateformes comme NPR ou qui proposent des contenus inédits sur Spotify ou iTunes. Les maisons de disques et labels s’y mettent d’ailleurs avec une frénésie croissante puisque, par exemple, on trouve de plus en plus de petites gâteries sur leurs sites : en vrac, vous pouvez achetez en direct le catalogue de la plupart des labels de hardcore comme Rise Records sur leurs sites, [PIAS] France propose une playlist de ses dernières nouveautés via des embed Deezer et Spotify ou encore, démarche un peu plus atypique, côté major, Off TV propose une entrée dans les coulisses de la vie des artistes d’Universal Music ainsi que des contenus exclusifs.

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Enfin, en marge de ces deux grandes catégories, il y a ce que l’on pourrait appeler la stratégie des « opérations OVNI », des campagnes qui n’en sont d’ailleurs pas forcément mais qui mettent en avant des musiciens et leur travail de manière inattendue. L’exemple parfait, c’est cette œuvre de Chris Milk dont je vous ai déjà parlé et qui a conquis tous les internautes : The Wilderness Downtown dont la bande son n’est autre que We Used To Wait, des Canadiens Arcade FireDans un style un peu plus conventionnel, cette année a vu la mise en place d’une collaboration entre Converse, Gorillaz, Andre 3000 et James Murphy (LCD Soundsystem) dont l’intérêt réside surtout dans le clip du morceau DoYa Thing composé pour l’occasion et qui a donc servi de support à cette opération sur le web. On essaie bien de nous vendre des chaussures mais le clip qui se rapproche presque du court métrage vaut le détour. Le morceau était, par ailleurs, offert gracieusement sur le site de Converse.

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Et puis – et j’extrapole un peu parce qu’à l’origine, il s’agissait d’un programme diffusé sur la chaîne IFC - j’aimerais citer une série qui a été largement reprise sur internet et qui a une grosse actualité: Trapped In The Closet , la série OVNI de, par et avec le génialissime R. Kelly,  et qui reviendra donc prochainement nous titiller.

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Bien sûr, cela ne nous empêche pas non plus d’évoquer des aspects plus généraux des liens entre musique et web en évoquant la présence toujours plus importante des musiciens sur les réseaux sociaux qui communiquent aujourd’hui au même titre (et souvent mieux) que les marques. Ainsi le digital est désormais vital pour ce secteur, lui offrant des possibilités et un champ d’expression inespérés. Aujourd’hui, il est devenu tout bonnement impensable de ne pas communiquer autour de la sortie d’un album sur internet. Même certains styles musicaux qui, à priori, ne touchent pas particulièrement les digital natives comme la musique classique sont désormais concernés par ces évolutions comme la création des services Musiclassics et Qobuz en atteste. Et au final, on peut dire que, en l’espace de quelques années, le secteur de la musique est passé d’une relation presque haineuse ou, tout du moins, méfiante, avec le web à des liens plus étroits et surtout plus apaisés avec ce dernier. Bien évidemment, on est encore loin du mariage d’amour et la portée des opérations menées sur internet n’est pas toujours celle espérée par nos amis musiciens (l’album des Kaiser Chiefs fut un flop, par exemple). Néanmoins, une fois de plus l’histoire nous montre que c’est en s’adaptant et en essayant de comprendre les rouages des avancées technologiques que l’on avance et que l’on produit de grandes ou, du moins, bonnes choses.

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Quelques références sympas:

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une étude de cas bien faite sur In Rainbows

un article complet sur le cas des téléchargements d’albums offerts

la folle histoire des Death Grips très remontés contre leur label et qui mériterait à elle seule un article tout entier