L’émergence d’un web propre aux offres légales policées et au Facebook/Twitter connect quasi-obligatoire a rendu ce terrain de jeu aussi attrayant qu’un week-end familial à Center Park.  Vos « parcours utilisateurs » et autres « funnels de consommation » sont réglés au clic près, et vos contenus  ne servent qu’à choisir la sauce publicitaire à laquelle vous serez mangés. Avec la fin programmée du pseudonyme, les terrains vagues d’Internet, aux herbes coupantes et aux carcasses tétaniques semblent à jamais oubliés. Rares sont les havres de paix où les internautes s’échangent encore des contenus en marge de la légalité. Grooveshark, le site d’écoute en streaming, cousin de Deezer et Spotify, en fait partie. Mais qui se doute que sa fragile existence est le fruit d’un homme capable de traits de fourberie diaboliques et d’audacieux défis techniques ? Sam Tarantino est un connard du web dont l’histoire mérite d’être contée.

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Internet n’est plus vraiment ce qu’il était n’est-ce pas ? C’est ce qu’on aime se dire et répéter dans les diners en ville. Facebook et Google veulent utiliser votre vraie identité, font la chasse aux faux comptes ainsi qu’aux utilisateurs sous pseudonymes. Hadopi traque les downloads de vos parents et de vos petites sœurs. Cerise sur le gâteau il s’avère que vos instagrams ne vous appartiennent pas complètement. Ils ne serviront qu’à égayer le morne flux de pub que Zuckerberg pousse dans vos timelines égayées par quelque contenu utilisateur. Oui, vous savez, les news de vos amis, savamment distillées entre un statut de marque et le dernier score Puzzle Bubble de votre maman.

Ce qui est mis dans le nuage y reste, et les efforts que vous pourrez déployer pour tenter de les récupérer s’apparenteront à une chasse aux spectres aussi ténus que persistants. Ces internautes disposent-ils encore des moyens de réagir, et de profiter à leur tour de contenus qui ne leur appartiennent pas ? Existe-t-il encore des endroits leur permettant de faire payer au monde cette injustice d’un clic vengeur ?

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Ces sourcils froncés signifient-ils circonspection ou constipation ? Nul ne connaîtra jamais la réponse.

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Megaupload, référence de l’hébergement de fichiers mainstream pas nets a été fermé suite à un raid policier chez Kim Dotcom. Le bouddha bienheureux des échanges de fichiers tente de renaitre de ses cendres et ploie déjà sous le trafic de ses zélotes en délire, la bave écumante aux lèvres et le regard fiévreux. Tous l’alpaguent, le chérissent et le prient comme un dieu :

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« Oh Kim nous t’en supplions, nous les enfants aux joues roses jamais repus de culture, donne-nous notre FLAC de ce jour que nous recompresserons en mp3 afin de les stocker sur nos baladeurs. Nourris-nous de ta substantifique ambroisie, qu’elle coule à torrents de MEGA, notre corne d’abondance, seule et unique source de toute félicité numérique »

-        Lettre des 9gagers aux non-seeders, Chapitre 2, épitre 9.

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Ah, les technos-hipsters ont de quoi frémir. Où est mon internet ? Qu’est-il devenu ? S’est-il éteint avec la dernière diode de nos modems 512 k, dans un ultime éclat blafard, comme le font les étoiles ? Les plus vieux d’entre nous chériront leurs souvenirs devant des documentaires dédiés à Napster. Ils penseront avec émotion à leurs heures d’attente anxieuses, à la merci d’une coupure réseau pour un petit fichier mp3 merdique compressé à l’extrême.

Ils se souviendront de leurs raids sur Audio Galaxy, dans le confort insouciant et ouaté de leur impunité. Fini, terminé disent-ils. Ce temps et révolu. On va devoir souscrire des abonnements, s’acheter des comptes premiums. Payer, pour quelque chose en renonçant aux droits que nous avions acquis sans même les mériter. Pauvres de nous.

Quels recoins du réseau peuvent encore nous faire la promesse d’une jouissance de contenus gratuite et sans entraves ? Il en subsiste quelques uns, et parmi eux, Grooveshark. Un site de streaming de musique en ligne dont l’existence actuelle est une insulte à tout principe de légalité.

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On est bien d’accord, la typo choisie n’est pas tip top.

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Grooveshark’s early days : Malentendu juridique et incurie comptable

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C’est en 2006, sous l’insolent soleil de Floride que débute l’histoire de Grooveshark. Loin de la Silicon Valley californienne ou de la Silicon Alley new-yorkaise, la région du sud des Etats-Unis est un endroit où l’on aime cultiver une certaine forme d’indépendance, du General Lee à nos jours. Deux étudiants, Sam Tarantino et Josh Greenberg, galvanisés par l’épopée Napster et avides de dollars faciles, décident de lancer un réseau de P2P. Ils sont tous les deux musiciens amateurs mais n’ont pas froid aux yeux et se lancent dans l’aventure entrepreneuriale.

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Vous reconnaîtrez que Sam et Josh ont tous les deux un physique de fermier Mennonite.

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Constatant les difficultés légales du très populaire Limewire, ils décident de twister leur idée de réseau d’échange, en permettant de stocker et de streamer sa musique à ses pairs (la diffuser sans leur donner) au lieu de la télécharger.

Leur objectif est simple, le pitch de Tarantino marquant et plein d’ambition : Nous voulons faire pour la musique ce que YouTube a fait pour la vidéo. Ok. Quoi de plus normal de la part d’une personne se décrivant comme « visionnaire » sur le site de sa propre boîte ?

Néanmoins cette astuce va leur permettre de profiter pendant quelques mois d’un certain vide juridique. Grooveshark (à l’époque, Sharkbyte) va jouer le rôle du bon élève, celui de l’alternative légale à Kazaa, Limewire et consorts en se proposant de rémunérer les maisons de disques, et donc les artistes concernés, à l’aide de royalties. Des accords sont vite signés, évitant à Tarantino un premier procès avec EMI en 2009. Seul hic : les labels en question ne toucheront jamais un kopeck. Les gesticulations de Tarantino qui se présente à ses rendez-vous la bouche en cœur ne feront, après quelques mois, plus illusion.

En effet, les abonnements payants et la publicité ne permettent pas au site de vivre. Les fondateurs seront contraints de multiplier les tours de tables et les appels à financement afin de maintenir leur structure à flot. Les maisons de disques ne verront jamais l’ombre d’un bilan comptable fourni par Grooveshark. Nos amis sont poursuivis par toutes les majors (Universal, EMI, Sony, Warner) à la fin de l’année 2011.

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L’abandon des gentils géants

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Devant la pression des majors et flippés par les perspectives de procès longs et coûteux avec des producteurs de contenus musicaux, les géants de la Silicon Valley vont bien vite se désolidariser de Grooveshark. Apple et Google bannissent les applications Grooveshark de leur places de marché respectives en 2010 et 2011 (la version Android a refait surface il y a peu). Facebook aura également l’élégance de supprimer l’application disponible sur le réseau social sans sommation au printemps 2012. Le site n’est plus accessible que sur navigateur et son audience sur mobile disparait corps et biens.

Grooveshark, dedans jusqu’au cou, est forcé de supprimer des milliers de titres du site afin de montrer à ses créanciers sa bonne foi et sa mine contrite d’élève besogneux. La stratégie d’étouffement fonctionne à la grande satisfaction des maisons de disques. C’était là sans compter sur la riposte des amoureux du #partage qui, mécontents et frustrés par un catalogue se réduisant comme une peau de chagrin décident de riposter collectivement.

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Les utilisateurs contre-attaquent : flooding de fichiers et références erronées

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N’oublions pas que Grooveshark repose sur un principe de partage mutuel : le service de musique en ligne se fonde sur l’upload de fichiers de la part d’utilisateurs. Ces derniers vont inlassablement ré-uploader les références et les titres supprimés du site jusqu’à rendre fous les avocats des ayants droits les plus déterminés. Facile de réagir contre quelques utilisateurs isolés, mais que faire fasse à une réelle inondation de titres ? Le staff du site est lui-même surpris et lutte contre ce flooding avec les pires difficultés.

Boule puante supplémentaire : les contributeurs vont volontairement partager leurs fichiers sous des références erronées afin de brouiller les pistes. Exactement à la manière des tarés ayant floodé YouTube avec des pétabytes de contenus pornographiques taggés « Hannah Montana » ou « Jonas Brothers ». Si vous allez faire un tour sur le site, vous verrez par exemple des chansons des Beatles classées comme étant l’œuvre des Beach Boys, ou des albums tenant lieu d’artistes, etc. Un brouillage de piste en règle empêchant les administrateurs du site de trier automatiquement le bon grain légal de l’ivraie délictueuse.

Un bazar tel, qu’il repoussera les utilisateurs non avertis, mais ravira les initiés capables de trouver des fichiers sous les références les plus saugrenues avec un poil d’abnégation. Une profusion qui rappellera à certains les plus belles heures du partage pair à pair et de Radioblog.club : titres mensongers, qualité de son souvent médiocre, mais également de véritables pépites perdues au cœur de la fange s’offrant aux mains des orpailleurs les plus patients. Un grand n’importe quoi qui permet au passage à Tarantino de gagner du temps en se cachant derrière sont petit doigt :

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« Je tiens d’abord à dire que nous respectons le copyright des oeuvres. En tant que service web, nous n’avons pas de liste précise sur qui possède quoi. Cela n’existe pas, et surtout les choses évoluent tout le temps, c’est l’essence même d’Internet. Par ailleurs, nous ne pouvons pas prévoir ce qu’un utilisateur va uploader et nous ne souhaitons pas non plus l’empêcher d’uploader quelque chose. Néanmoins, comme Youtube ou tout autre hébergeur, nous retirons tout contenu ne respectant par le Copyright, dés qu’il nous a été signalé. »

-        Sam Tarantino interview donnée au Journal du Net article du 19/06/2012

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Internet, cette grosse tranche de Papy Brossard

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Les utilisateurs du site n’ont pas été les seuls affairés à chercher des détours pour diffuser du contenu. Tarantino va véritablement gagner ses galons de connard du web en demandant aux développeurs de chez Grooveshark de créer plusieurs outils permettant l’accès à la musique disponible sur le site sans avoir besoin de Google, Apple ou Facebook. Un véritable pied de nez aux dispositifs établis par les meilleurs architectes du web, maîtrisant chacun une facette de cette grande tranche de marbré que constitue internet.

Grooveshark allait tout simplement essayer de faire la nique aux leaders du web social (le contenu consommé via les réseaux partagés avec des amis), du web applicatif (l’accès direct mais restreint au contenu poussé dans notre mobile), en passant par celui du web ontologique (le contenu accessible par recherche de mots clef).

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Qui se souvient encore du dessin animé Street Sharks ?

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Il s’agit ici de tordre les contraintes techniques et la ribambelle d’usages développés par les internautes depuis le début des années 2000, tout simplement.

Ce tour de force audacieux passera par une application .net permettant d’écouter sa musique sur son ordinateur sans avoir à passer par un navigateur. Du côté du mobile, les développeurs ont conçu une web app HTML 5 accessible de n’importe quel navigateur fonctionnant aussi bien sous iOS qu’Android. Grooveshark devenait donc accessible depuis n’importe quel terminal relié à Internet. Le cadavre a tressauté, la bête respire toujours, et ceci en partie grâce à ce connard de Tarantino.

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Cette belle histoire faite de coups fumeux et d’ingéniosité tordue nous montre que l’internet qu’on aime existe encore. Qu’il se trouve là, sous chaque pierre, chaque caillou. Il ne tient qu’à vous de vous donner la peine de les retourner, voire d’en jeter sur les parterres fleuris de Google, Apple et Facebook.