Un furieux sur-place. Voilà à quoi ressemble la culture depuis le début des années 2000. L’avance s’est faite technologique, médicale. Le recul, économique, et pour certains, religieux. La culture, quant à elle, s’est contentée d’une partie de cache-cache avec le changement.

Qu’avons-nous connu depuis onze ans ? Le retour des années 70, l’engouement pour les années 80, une fascination nostalgique pour les années 90… Puis un brutal retour dans les années 50 et 60, mises dans le même sac, vague et arrangeant du  » vintage classic « . Au lieu d’avancer, les années 2000 et ce que nous avons aperçu des années 2010 ressemblent à un Retour vers le Futur. Culture ? Quel large concept ! Musique, mode, arts graphiques et littéraires sont mes balises. Alors, pourquoi n’avons-nous pas de culture du troisième millénaire ? N’y a-t-il aucun lien avec l’émergence de cette culture hipster, cheveu sur la soupe des pays occidentaux ? Sous-culture accidentelle ou réactionnelle ? Faisons un état des lieux de ce qui se passe sous nos yeux. L’accélération de notre mode de vie n’y est pas étrangère non plus.

-

Absence totale de culture ? N’y allons pas si fort. Pas de nouvelle culture, pas d’invention, voilà ce que je tente de pointer du doigt. Depuis dix ans, nous vivons une plus ou moins subtile réutilisation des codes, langages, valeurs des décennies qui nous ont précédés. Alors, cela découle-t-il d’une paresse de la part des créateurs, influenceurs et de ceux qui font tourner le monde ? Ou d’une désertion de la part de ceux qui font vraiment bouger les choses ?

Nous vivons une accélération des phénomènes qui sont passés dans la vie de nos parents. Un exemple : en 10 ans, le rock a eu le temps de renaître puis de mourir une seconde fois, trente ans après la première. Souhaitons lui neuf vies, parce qu’à ce train là, il ne restera plus grand monde. Cette accélération est propre aux modes de consommation de notre génération, digital natives et digital adapted (X, Y, Z, pour ratisser large).

Tout, tout de suite. Aux stars qui ont occupé l’écran ou les hits parade pendant 20 ans, succèdent des méga épiphénomènes, dont la rapidité de l’ascension n’a d’égale que l’accélération de leur chute. Alors pourquoi ce qui se passe dans les média ne concernerait pas aussi la mode, l’art, la musique ? Prenons l’exemple du cinéma : Succès -> Prix dans un festival -> Sortie en salle -> DVD + merchandising (+ Megaupload). Le tout dans les 6 mois à un an. Où sont passés les films qui restent plus de 6 mois en salles ? Dans mon enfance, c’était le cas, et je ne suis pas bien vieux. Comment un film peut-il devenir culte si le cinéma devient du fast-retail ? Sans parler de la propension à faire des « sequels », qui viendront pourrir l’imaginaire lié à l’œuvre originale, et donc entraîner sa dégradation en tant qu’icône. Disparition des repères, le milieu culturel et médiatique devient un sable mouvant qui empêche quiconque de se stabiliser.

Ce tourbillon d’événements, cette destruction créatrice si rapide, ne laisse pas de traces dans le patrimoine, et donc, dans la culture. Pourriez-vous me citer un film qui a moins de deux ans et qui est resté ancré dans votre mémoire ? Vous y arriverez sans doute, mais ne serez pas totalement convaincus ou devrez faire un effort plus soutenu que ce que vous pensiez au départ. Pourquoi ? Car dans votre esprit, ce film a immédiatement été remplacé par la série, le film d’animation, le long-métrage, la pub, qui vous ont été proposés. Que dis-je, imposés. Tout défile à une telle vitesse que rien ne s’imprime plus sur la rétine de l’imaginaire collectif.

-

Alors, à quoi se référer ? A ce que nos parents ont connu. A ce qu’ils nous ont appris, inculqué. A l’éducation reçue dans notre prime enfance. Pourquoi un tel retour des tendances « old school » ? Star Wars, Star Trek, Retour vers le Futur (I, II, III), le retro gaming, les pantalons taille haute, les moustaches, les grosses lunettes, les comics… Tout cela fait référence à des événements que les adolescents et les très jeunes adultes, n’ont que peu ou pas du tout connu.

On se contente de ressortir ses vieux albums photo.  Des sites comme My Parents Were Awesome montrent à quel point nos parents « étaient cool ». Rien ne vous choque ? Des jeunes qui disent que leurs parents étaient cool ? Elle est où la Jeunesse ? Oui, celle avec un grand J. Celle qui se rebelle. Celle qui fait sa crise d’adolescence, qui crie, qui crache, qui fait le mur ? Je ne fais pas l’apologie du refus en bloc de tout ce qui vient de la parentalité, mais je considère que pour se construire de manière saine, il faut se coltiner avec l’autorité, faire des siennes, contester ce qu’on nous impose. Cherchez dans votre entourage quelqu’un qui n’a pas fait sa « crise d’adolescence ». Ça donne des psychopathes ou des adultes qui la font à 25 ans et qui explosent en plein vol. Les parents trop permissifs, le copinage, l’intimité mal placée, ne permettent pas de se construire. Les psychiatres vous le diront.

-

Cet épiphénomène est loin d’être accidentel, isolé. Il est le reflet d’une caractéristique des jeunes actuels : une inaptitude à bâtir une sous-culture, voire une contre-culture solide, revendiquée, enracinée dans une démarche sincère et une volonté de changer les choses, de s’élever contre le patriarcat.

Jusqu’ici, chaque génération s’est construite contre la précédente, dans un souci de dialectique historique (post rationalisation, nous voilà). J’avais à coeur de prendre un exemple bien précis et représentatif : la sous-culture afro-américaine des années 60 aux années 90.

Le combat du Civil Rights Movement des années 1955 à 1968 est le départ de l’essor de cette contre-culture (certes le blues était là depuis bien longtemps, mais il faut considérer cela de manière transversale, à toute la culture). Avec cette demande de liberté, cette revendication politique affirmée, la culture black est devenue porteuse d’un réel message d’espoir et de contestation. Elle est née d’une volonté politique, d’une idéologie. Une fois inscrite dans la contestation officielle, politique, engagée, la culture black a littéralement explosé. Le rock étant devenu une musique de Blancs, elle s’est réinventée à travers la soul music, puis le disco, le funk et encore le hip hop, le rap. Elle a influencé la majorité des courants artistiques, contribuant à enrichir de manière inouïe le paysage visuel et sonore des Etats-Unis. Pourquoi a-t-elle survécu jusqu’au hip hop ? Car le hip hop était, jusque dans les années 90, la musique des pauvres, des opprimés, de ceux qui « en voulaient ». La musique black a été celle des participants aux « sit-in » des années 60, des lynchés dans le Sud des Etats-Unis, mais aussi celle des émeutes de Los Angeles en 1992 (immortalisées par l’album The Battle of Los Angeles de Rage Against the Machine).

J’aurais aussi bien pu prendre le mouvement hippie qui s’élève contre la guerre du Vietnam et l’Amérique maccarthyste, le punk, l’anarchisme et leur volonté de « tabula rasa », ou le reggae, qui fédère tous les hommes et nous emmène à Zion.

-

Mais aujourd’hui, voyez-vous une jeunesse motrice, désireuse de croquer du patriarche ? De construire un avenir ? De changer le monde ? Non. L’éphémérité de la société et le ramollissement de ses institutions l’en empêchent. Comment s’opposer à des parents-copains, une école démissionnaire ? Aujourd’hui, la permission est en tout-à-l’égout. Il n’y a donc pas d’engagement de la part des jeunes, pas de révolte. Toute sous-culture forte est alors impossible.

Que va-t-il arriver ? Sommes-nous à un goulet d’étranglement ? La société a de bien étranges (et nécessaires) façons de se réinventer et d’évoluer.

-

La culture hipster est devenue le nouvel adjectif de cette jeunesse livrée à elle-même.

Attitude blasée-cultivée, elle n’a même pas la force ou l’envie de s’opposer, car elle accompagne une génération sans revendications idéologiques. TV, internet, nourriture, éducation. La culture hipster est donc celle d’une jeunesse qui est avant tout bourgeoise.  Suréquipée, standardisée, cultivée, elle a tout. Nul besoin d’être né avec une cuillère en argent dans la bouche pour être bourgeois, c’est une disposition d’esprit.

Une jeunesse sans idéologie est une jeunesse sans force de proposition, d’invention. Les jeunes n’ont pas envie de vivre leur époque. Ils adulent et fantasment les décennies précédentes, celles de leur enfance, ou celles qu’ils imaginent comme meilleures, celles que leurs parents ont connues dans leur jeunesse. Ils cherchent alors à réinventer l’histoire, en liant ce qu’ont pu connaître leurs ascendants avec ce qui les inspirent aujourd’hui, à travers des sites comme Dads Are The Original Hipster.

On regarde dans le rétroviseur. D’ailleurs le vélo à la mode, le pignon fixe, permet de pédaler à l’envers. Tu parles d’une coïncidence.

Seulement, la jeunesse refait surface avec la volonté de se distinguer, à tout prix. Alors, comment se démarquer dans une société qui ne va rien lui interdire ? Qui va tout lui offrir ? Par une rébellion anomique. Une rébellion dans une société qui se déconstruit revient à parler à un mur, mais ce sera le seul moyen pour le  hipster, de lui exprimer son mal-être. Avoir pour seul but de se différencier de la masse. Voilà une bien triste culture. Cette jeunesse va exister par son dernier recours : le rejet ou l’indifférence face au luxe relatif qui l’entoure. Porter des pompes à 200 € ou des boots ramassées dans une friperie mais s’en foutre éperdument. Avoir le dernier iPhone mais n’y prêter aucune attention. Aller dans les soirées les plus branchées et montrer son ennui de manière manifeste. Crier son mal-être en se mettant sous des projecteurs qui ne fonctionnent plus, en somme.

Le malheur du jeune, et la raison d’être du hipster, c’est  de n’avoir aucun pouvoir auquel s’opposer. On a le droit de tout dire, de tout faire, d’aimer qui l’on veut. Et l’absence d’interdiction crée une jeunesse sans passion. Sans créativité, sans culture propre. Des êtres qui ne connaissent pas la frustration, machines à consommer égoïstes, qui ne vont agir que dans la perspective d’un bénéfice immédiat, sans coûts, qui ne construiront pas au nom du bien commun car ils n’en verront pas l’intérêt.