Ça fait une dizaine, douzaine d’années que le féminisme m’intéresse, et moitié autant de fois que j’essaye d’écrire sur le sujet – sans succès. Il y a des obstacles personnels : admirer ceux et celles qui ont écrit, ne pas oser se mesurer à eux, ne pas avoir de véritable angle, hésiter sur les connaissances – les miennes comme celles de ceux qui vont lire. Il y a aussi les trolls : le sujet les aimante, catégorie poids lourds. Encore plus rageant : derrière le mot unique « féminisme » se cachent des dizaines de courants et d’idées parfois carrément opposés. Donc, en plus des abrutis des Internets, quelqu’un qui, sur le papier, est de notre bord peut s’y mettre. Cet article découle directement de ces difficultés.

 

Dans mon entreprise personnelle, qui consiste à couvrir le monde d’amour, de paillettes et de licornes, je me suis donc dit que si on comprenait pourquoi on ne se comprend pas, ça nous mettrait peut-être sur la bonne voie. On va donc d’abord parler de là où on en est en France ; ensuite on va se demander pourquoi on est kéblo comme des gogos, ce qui va nous amener à parler de Suédoises, d’études de genre et de militantisme.

 

Malgré des progrès évidents depuis la Première Guerre Mondiale, l’égalité homme-femme n’est toujours pas atteinte. Cela concerne plusieurs grands domaines : social, économique, juridique, entre autres. Si vous n’en êtes pas convaincu, je vous invite à vous renseigner avant de poursuivre la lecture de cet article : il y a plein d’éléments factuels disponibles sur le net, qui proviennent de sources fiables, comme l’INSEE, le Ministère du Travail, tout ça.

 

De fait, si des dispositifs légaux pour garantir cette égalité existent, leur mise en œuvre est loin d’être efficace. Mais ce n’est pas tout : la façon dont on conçoit les rapports homme-femme dans les cultures latines est, bien souvent, imprégnée d’un sexisme inconscient. Exemple simple : l’affaire de #harcelementderue, le hashtag lancé par Valérie (1), qui fait écho au film documentaire réalisé à Bruxelles montrant sa réalisatrice, Sofie Peeters, se faire aborder et / ou insulter de façon récurrente (2). Un nombre important de tweets racontant des « anecdotes » d’agressions verbales ou physiques a été publié.

 

Il y a eu plusieurs réactions. D’abord, l’incrédulité : ça arrive si souvent que ça, des trucs aussi pénibles ? Ensuite, la pondération : ces anecdotes étaient surestimées, c’était juste de la drague mignonne, puis d’ailleurs faut arrêter de se la péter et de flipper pour un rien, les compliments c’est flatteur, etc. Puis, la responsabilisation : c’est certainement parce que la personne l’avait bien cherché, il ne faut pas se promener seul(e) la nuit, montrer trop de centimètres carrés de peau, etc.

 

Effectivement, tous les tweets taggués #harcelementderue ne correspondent pas à des cas juridiques de harcèlement, d’agression ou de violences. Mais ils ont été perçus comme du harcèlement, des agressions, des violences. Ça donne un bon indice de la peur des personnes qui les ont publiés. Et est-ce normal de vivre dans la peur, en France, au 21ème siècle ? Je vous le demande.

 

Ensuite, c’est que les réactions remettent en cause la parole de ceux qui avaient vécu ces agressions. Imaginez : vous vous faites agresser dans la rue, taper dessus, piquer votre portable. Vous le racontez à quelqu’un, qui vous demande quelle heure il était, si vous aviez un beau portable, si vous ne l’exhibiez pas un peu trop, si vous ne racontez pas cette histoire pour attirer l’attention. Au fond, ne méritez-vous pas un peu ce qui vous est arrivé ?

 

Eh bien, peut-être n’avez-vous pas été assez prudent. Mais ça ne change absolument rien au fait qu’en France, jusqu’à nouvel ordre, il est est interdit de piquer les portables, de taper sur les gens pour piquer des portables, et ce sans considération pour ce que vous faisiez avec, le lieu où vous le faisiez et la tenue dans laquelle vous êtiez. Pour les insultes et les attouchements, c’est pareil – qu’ils aient lieu dans la rue ou ailleurs.

 

Maintenant, imaginez que ce discours de minimisation vous est tenu à chaque fois que vous racontez une de vos emmerdes. Ça serait usant, non ? Vous commencez à avoir une petite idée de ce qu’est le sexisme ordinaire. Il se niche un peu partout. Dans des petites choses parfois, comme l’humour, les clichés, les blagues sur les femmes qui ne savent pas conduire, sur les hommes qui ne savent pas faire plusieurs choses en même temps. Ces blagues sont encore relativement “politiquement correctes”, contrairement à celles sur les Noirs et les Arabes, par exemple. On peut reproduire la démonstration en étudiant les tollés politiques suscités par les petites phrases de M. Guéant vs. celles de M. Luca ou de M. Kahn. D’autres fois, il est plus flagrant, dans le déni des inégalités, violences et injustices, par exemple — déni qui, d’ailleurs, vient à peu près autant des hommes que des femmes.

 

Difficile d’en trouver la cause. Cependant, le milieu social, l’éducation (autant parentale que scolaire), le niveau d’études, ou encore les schémas familiaux des individus sont autant d’indices. En effet, si vous avez toujours vu des hommes participer aux tâches ménagères, il y a de fortes chances pour que vous-mêmes y participiez ou fassiez participer les hommes de votre entourage. Inversement, si vous avez toujours vu des femmes « rester à leur place », vous assimilerez certainement la rhétorique machiste qui va avec. Ce n’est pas un scoop : quelque part, nos parcours personnels et nos expériences nous conditionnent. Ce n’est pas irréversible, loin de là ; mais encore faut-il en avoir conscience.

 

C’est là qu’on en vient aux gender studies. Les gender studies sont une branche des sciences humaines qui étudient les rôles sociaux liés au sexe. Par sexe, on entend autant « sexe biologique » que « sexualités ». C’est un champ très vaste, qui mêle plein d’autres disciplines.

 

En France, ces studies sont globalement inconnues du grand public. Pourquoi ? D’abord parce qu’elles prennent la forme de travaux d’universitaires, avec tous les travers liés au milieu que cela comporte : quiconque a déjà ouvert un livre de Christine Delphy ou Elsa Dorlin sait à quel point la langue des thésards peut être aride. En sus, elles sont encore peu médiatisées, rarement vulgarisées, et donc quasi inaccessibles. Pire : elles ont déjà fait l’objet de totales méprises auprès du grand public. Par exemple, lors de la polémique autour de la mention du genre dans des livres de SVT de lycée en 2011, le terme « gender studies » a été traduit « théorie du genre ». Heu ?

 

Une théorie, c’est une idée, une spéculation, un truc fini.
Des « studies », études, c’est un processus qui vise à
l’élargissement du champ des connaissances.

 

Comment, dans la perspective de l’égalité homme-femme, ces études pourraient-elles ne pas être centrales ? Or, en France, à l’exception de ce fameux livre de SVT destiné aux Premières L et ES, le genre est notoirement absent de l’éducation. A contrario, dans les pays – certes, rares – où la condition des femmes est plus enviable qu’en France, il est largement abordé dans l’enseignement. J’en ai fait l’expérience à titre individuel : j’avais 17 ans, j’étais en échange scolaire au fin fond de l’Australie, et je suivais un cours de Littérature Anglophone. Chacun des ouvrages étudiés a fait l’objet d’une gender perspective. En un mois, j’en savais plus sur le sujet que tout ce que j’en ai appris en vingt ans d’études en France, dont trois dans un bon lycée de banlieue et deux en prépa littéraire.

 

Cette absence a des conséquences multiples. En tout premier lieu, elle fait qu’à part les universitaires, quasiment personne ne dispose des outils intellectuels, concepts, références, auteurs, analyses, qui permettraient de réfléchir aux rapports hommes-femmes dans notre société. Et donc, ceux qui en disposent doivent les mettre au niveau de leur public, et ceux qui n’en disposent pas sont vite limités dans leur raisonnement. Cela cantonne le discours féministe à un discours d’opinion, proche du militantisme. A l’inverse, les discours féministes scandinaves et anglo-saxons sont devenus des discours scientifiques, incarnés par les gender studies évoquées plus haut. Le féminisme, en France, est donc resté une idéologie.

 

Or, idéologie comme militantisme sont des notions dont nous nous éloignons de plus en plus. Du domaine du cool, où elles se trouvaient jusqu’à la fin des années 80, elles sont passées à celui de la suspicion. Elles sont peu à peu remplacées dans leurs fonctions par d’autres concepts, comme ceux de « marque », « engagement » ou « responsabilité ». Or, le discours féministe grand public, en France, est encore beaucoup dans l’émotionnel, la colère et l’énervement (3) : quiconque a déjà essayé de troller les féministes confirmera que la démarche est aisée.

 

http://www.dailymotion.com/video/xiv64d

 

Loin de moi l’idée de dénigrer la colère : elle a des vertus, elle est même parfois salutaire. On en a eu plusieurs exemples ces dernières années : les public bashing (mobilisation du public contre le sexisme, par exemple les bodies Petit Bateau, le blog Comptoir des Cotonniers, les soutien-gorges pour fillettes, etc.) sont parfois suivis d’effets. De surcroît, ils permettent de sensibiliser les marques et le public à la question de l’égalité des sexes et des droits des femmes.

 

Mais la colère a également des effets collatéraux négatifs. Le premier, c’est sa fonction de rustine : il y a un problème ? On gueule un coup, ça pousse qui de droit à le résoudre, et on recommence au prochain problème. Hélas, plus on se met en colère, moins les colères ont de poids ; et à se mettre en colère tous les quatre matins, on finit par banaliser. En plus, pour filer la métaphore cycliste, ce n’est pas en collant des rustines qu’on construit des pneus plus résistants. Le second, c’est qu’ils participent de la perception des féministes comme des chasseurs de sorcières, prêts à lever un bouclier au moindre pet de travers, et donc de leur impopularité. On peut choisir de s’en foutre. Mais on peut difficilement ignorer que cette impopularité fait obstacle à l’adhésion de beaucoup, ainsi qu’à la fédération, qui est un excellent levier de protestation. Le troisième, c’est que le bruit des colères éclipse celui des travaux de fond, alors mêmes que ceux-ci sont cruciaux dans le développement de la conscience des inégalités.

 

Voilà, en gros, le contexte dans lequel les féministes essayent de se faire une place. La tâche est ardue, les obstacles nombreux et la discussion difficile alors que nous sommes au 21ème siècle. Je trouve étonnant que si peu de gens soient conscients des enjeux du féminisme ; et franchement inquiétant que le féminisme ne soit pas parvenu à devenir une cause aspirationnelle, à laquelle on s’identifie, alors qu’on peut difficilement être contre l’égalité hommes-femmes, qui est à la base du fondement des origines du minimum du féminisme. Finalement, je me demande s’il n’est pas de la responsabilité des féministes de s’intéresser à leur image et à leur communication pour adapter leur discours à leur cible ; en un mot comme en cent : finalement, ne faudrait-il pas rebrander le féminisme ?

 

 

(1) Auteure du blog Crêpe Georgette
(2) Article de Big Browser / LeMonde.fr
(3) Par exemple, King Kong Théorie de Virginie Despentes commence par ces mots : « J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. » Autre exemple : Beauté fatale, malgré un ton nettement moins énervé que Despentes, les nombreuses références, le travail de recherche, l’analyse fine et au long cours de son auteur, Mona Chollet, a choqué Géraldine Dormoy, journaliste à l’Express, par son « agressivité ».