Notre système capitaliste n’est rien d’autre qu’un jeu à mort collective. Similaire au principe du Monopoly, où l’on commence sur un pied d’égalité et où les ecarts ne peuvent que se creuser au fil du jeu, le capitalisme est un système qui repose sur un déséquilibre. Comme le notait Pareto avec sa célèbre règle des 80 / 20, il y a intrinsèquement à notre système une condensation de la monnaie qui se produit : globalement, 80% de la richesse (monétaire) est détenue par 20% de la population. Or, au Monopoly, comme dans de nombreux autres jeux où la monnaie est l’objet de la partie, le joueur victorieux est celui qui a réussi à être le plus riche en sortant les pauvres de la table, de sorte que, se retrouvant seul, il ne puisse plus jouer. Autrement dit, l’aboutissement du système économique actuel sera sa propre destruction… Rien de nouveau sous le soleil me direz vous? Certes, a ceci prêt que nos révolutionnaires d’aujourd’hui ont été bien nourris à Linux et autres OpenOffice et ont l’intelligence de ne pas vouloir accélérer la destruction du système mais de vouloir lui fournir les compléments qui pourraient bien lui sauver la vie ! Bienvenue dans l‘ère des Open Money et autres monnaies libres, ou comment quelques utopistes espèrent changer le monde.

L’open money : la solution qui pourrait éviter l’asphyxie du système économique actuel.

Si l’on en croit les gourous de cette révolution discrète, la solution à l’insuffisance monétaire est tout simplement l’introduction de nouvelles monnaies, détachées du système économique traditionnel que nous connaissons (impossible a convertir en euros par exemple) et qui auraient pour principe fondateur d’être des « monnaies fondantes » (qui n’ont aucune valeur dans le temps et empêchent donc la thésaurisation). C’est notamment la thèse de Jean-François Noubel, principal porte-parole de ce mouvement en France. Je vous laisse découvrir la démonstration plutôt réussie qu’il a fait au TEDxParis avant d’en venir au fait :

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Si l’exercice rhétorique est bien mené mais reste encore une démonstration floue, il convient de noter que des monnaies semblables ont d’ores et déjà vu le jour dans certaines communautés et semblent fonctionner. Les solutions d’open money sont diverses. On pense notamment au LETS (Local Exchange Trading System) sorte de système de troc canadien ou plus simplement aux community currencies comme le Brixton Pound créé pour que l’argent puisse rester dans une communauté et donc assurer la liquidité permanente de celle-ci.

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Si ces monnaies ressemblent fortement à un retour à l’échange sous sa forme primitive ou à un encouragement à l’autarcie, il faut bien comprendre qu’il s’agit seulement de la surface visible de l’iceberg. En effet, là où l’idée prend toute son importance et peut réellement constituer une innovation à suivre, c’est lorsque l’on prend en compte internet et notamment l’émergence du social commerce (pour ceux qui ne savent pas encore de quoi il s’agit, penchez vous sur cet excellent article de WIRED ). En effet, comme l’ère internet a entraîné le bouleversement du secteur des média en permettant la baisse considérable des barrières à l’entrée sur ce marché et l’arrivée de nouveaux acteurs, le système économique pourrait bien subir le même sort. Avec le web, chaque communauté pourrait mettre en place une monnaie qui correspond à ses besoins et son économie parallèle sans connaître les soucis de liquidité liés au système monétaire traditionnel.

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Alors, pour que vous ayez quelque chose à vous mettre sous la dent en attendant que votre boulangère n’accepte plus que les dollars open baguette, je suis allé rencontrer l’un des protagonistes français de cette révolution silencieuse… j’ai nommé : Olivier Maurel. Social innovation manager du groupe Danone le jour et activiste open money à la tombée du soleil, il est à l’origine d’un projet de monnaie fondante sur facebook : les lemnas.

Les Archivistes : Avant que tu ne nous racontes ce que sont les lemnas et le système lemnarama, peux tu nous rappeler rapidement ton parcours et nous dire comment ce projet a germé dans ton esprit ?

Olivier Maurel : Alors en fait, j’ai fait l’ESCP en majeur finance puis du conseil en stratégie ainsi qu’un peu de business development dans le web avant d’arriver chez Danone où je suis maintenant depuis bientôt trois ans. Je m’occupe de Danone Communities, un incubateur pour les social business principalement orienté vers le combat contre la malnutrition. J’ai lancé le projet lemnarama à titre privé suite au forum social mondial. Une monnaie avait été créée spécialement pour accélérer les échanges pendant la semaine de l’événement. J’ai voulu coupler cette idée avec un besoin qui me semblait encore mal adressé sur nos plateformes web : les questions-réponses. Finalement, quand tu poses une question sur Twitter, elle est vite perdue dans les flux. Je te parle même pas des forums ou même de Quora !

L.A : Si j’ai bien compris, les lemnas c’est une monnaie virtuelle qui sert à « rémunérer » tes amis quand ils répondent à tes questions sur les réseaux sociaux. Un peu un Foursquare meets Facebook questions ?

O.M : C’est plutôt un système de rétribution à la Yelp couplé aux mécaniques que tu peux trouver sur Foursquare à vrai dire. Pour l’instant, lemnarama c’est une appli qui va mettre en valeur mes questions dans les newsfeeds de mes amis et me permettre de les rétribuer quand ils y répondent. Avec lemnarama, on pose ses questions à un cercle de confiance et surtout un cercle pertinent qui va nous répondre.

L.A : Et alors, les lemnas par rapport à l’open money ça représente quoi ?

O.M : En fait, les lemnas sont un peu une sorte de monnaie d’éveil. On monte un peu une whuffie bank à la française sur Facebook. En jouant sur la mise en avant des réputations de chacun et leur capacité à aider les autres, on renforce leur statut altruiste par une rétribution visible. Si tu regardes bien, l’open money fonctionne sur le même principe et permet aux échanges immatériels d’être valorisés pour que les services rendus ne passent pas inaperçus. Les lemnas, comme les monnaies libres, servent à rebattre les cartes de la distribution de richesses. Surtout, le fonctionnement des lemnas est celui d’un instrument d’échange pur, sans possibilité de conservation, ce qui enlève toutes les éventuelles spéculations et autres dérives qu’on connaît bien.

L.A : Quand est-ce qu’on peut tester tout ça alors ?

O.M: Courant mai si tout va bien ! Je te laisse aller voir sur Facebook pour suivre le développement de tout ça !

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Mais finalement, avec les monnaies libres, n’est on pas en train de mesurer ce qui ne devrait pas l’être ? Sans rentrer dans l’éternel débat autour du don et contre-don de ce cher Marcel Mauss, la question de la mesure de l’altruisme pose quelques questions… Sans adopter ce côté « altermondialiste, ex-PCF » assez regrettable que ce genre d’initiatives éveille chez certains, il faut admettre que la tendance de monétisation de tout ce qui bouge rend certaines mécaniques de charité douteuses ! Par ailleurs, avec la montée du trusted content sur le web, la progressive, mais inévitable, monétisation des cyber-identités et l’évaluation de l’e-réputation des internautes, l’open money constitue-t-il un énième outil de mesure au service d’un monde obsédé par la performance ? On souhaite secrètement que ce ne soit pas le cas !

En tout cas, vous l’aurez compris, on en est pas encore au stade où avoir aidé mémé à envoyer un texto nous permettra de remplir nos stocks de confiture pour la semaine… mais peut-être qu’un jour… pépé viendra nous filer un open dollar pour qu’on lui explique comment mater Breaking Bad en streaming, qui sait ? Ce jour-là, on aura intérêt à savoir quoi en faire!