Dans les années 50, Roland Barthes publiait Mythologies, un recueil de petites analyses sémiotiques-pop, parmi lesquelles celle du bifteck-frites. On a tout lieu de croire que s’il avait vécu en 2012, ce n’est pas sur le bifteck mais sur le hamburger que Barthes aurait écrit.

 

Certaines caractéristiques mythologiques du bifteck sont conservées dans le burger, à commencer par la sanguinité. On continue de choisir la cuisson de son burger, désignée par des termes qui renvoient directement au sang, « liquide dense et vital ». La viande, c’est encore la force (1). Manger de la viande ou boire du vin, c’est prendre le même chemin sémiotique. Comme le vin, la viande fait partie du patrimoine français. Et à ce titre, « le Français qui prendrait quelque distance à l’égard du mythe s’exposerait à des problèmes menus mais précis d’intégration » — que les vegan qui n’ont jamais eu à s’expliquer me jettent la première pierre.

 

Le burger, comme le bifteck de Barthes, « figure dans tous les décors de la vie alimentaire » : dans les bistrots de quartier, dans les restaurants spécialisés, et même dans le cercle privé (2). On peut passer une demi-heure dans les transports pour goûter au « meilleur de la ville », ou bien se contenter de celui du tripot du coin. Les Suisses voient même en lui le pendant du caviar de gauche ; comme le dit Manuel Tornare, conseiller administratif de la ville de Genève, « Mieux vaut faire partie de la gauche caviar que de la droite hamburger« . Pour Manuel, les oxymorons sont clairs : si le caviar est un truc de riches, le hamburger est un truc de pauvres. Le caviar serait donc de droite et le burger de gauche (3). Mais comment le burger, d’emblème de l’USA capitaliste, est-il devenu un plat populaire ?

 

Le burger compte parmi ces plats qui ne connaissent pas de barrières sociales : il coûte quelques euros dans les chaînes de fast-food, et de dix à vingt euros dans les circuits de restauration traditionnelle. Dans ces derniers, il est devenu un incontournable de la carte : nourrissant et plutôt bon marché, il accomplit donc, comme le bifteck-frites, « le meilleur rapport possible entre l’économie et l’efficacité, la mythologie et la plasticité de sa consommation ».

 

La mythologie du hamburger diffère toutefois un peu de celle du bifteck : elle trouve sa place dans le monde globalisé du 21ème siècle ; malgré des origines hambourgeoises, il est d’abord un emblème des Etats-Unis, puis est amalgamé au monstre fast-food, avant de regagner ses galons grâce à quelques chefs audacieux, embarqués dans une dynamique fusion food et influencés par le Slow. Ce parcours en fait le Steve Jobs de la gastronomie moderne. Je soupçonne même sa demi-rondelle de tomate et sa feuille de laitue de nous aider à exorciser l’injonction gouvernementale, intériorisée parfois malgré nous, des « cinq fruits et légumes par jour ».

 

Il a pour lui d’autres atouts. Son mode de dégustation est personnalisable : il peut être savouré délicatement du bout d’une fourchette ou dévoré régressivement à pleines mains ; les vices et vertus de ses interprétations peuvent être comparés à l’infini, ce qui ouvre un immense champ d’expertise subjective à un nombre de gens indéfini. Son succès est la preuve, s’il en fallait une, que les générations post-guerre froide ont fini de digérer la peur de la mondialisation.

 

Quant aux frites, leur statut a peu changé : malgré toutes les tentatives de George W. Bush, « nostalgiques et patriotes », elles restent un « signe alimentaire de la francité ». Cependant, elles viennent en complément de la viande qui, grâce à sa vertu vitale évoquée plus haut, reste la star de toute composition culinaire. Les mythes évoluent, les usages restent : lorsqu’on ingère un burger, au-delà d’un simple aliment, c’est toute une panoplie de signes que nous avalons ; et cet acte d’ingestion est une performance qui renouvelle le mythe de la viande, tout en l’enracinant dans notre époque. Tout simplement. Et sans oublier le ketchup. Rep a sa, le kebab.

 

 

(1) Expression empruntée au titre du Tome 3 des Notes de Boulet.

(2) Nous devons à Instagram cette audacieuse hypothèse.

(3) Malgré nos efforts d’investigation, nous n’avons pas réussi à réunir les screenshots le prouvant sur le site DGDD.

Crédits photo : Neil Armstrong Burger © Fat and Furious