Photo by Carl Court

J’étais partie pour vous conter l’épopée d’un des artistes les plus prometteurs de ces dernières années lorsqu’est survenu un événement qui m’a totalement fait changer de cap… En effet, le 13 septembre dernier, vers 14h30, j’apprenais la mort de Mehdi Favéris-Essadi, alias DJ Mehdi. Cette annonce m’a alors poussée à rédiger l’article qui suit et dont le but est de discuter de cette tendance qui se développe dans la musique : le « death » business. Alors là, j’entends déjà certains d’entre vous s’offusquer… « La vie, la mort, tout ça, c’est sacré », « quelles mémoires va-t-on souiller? », etc. etc. Et pourtant, force est de constater qu’il y a, de plus en plus, un véritable business qui s’organise autour de la mort des artistes. En effet, en ces temps difficiles pour l’industrie du disque, tous les artistes, quels que soient leur calibre ou leur couleur musicale, peinent à vendre leurs galettes. La preuve en est, en 2009, le SNEP a même dû revoir ses standards à la baisse concernant l’attribution de disques d’or et autres disques de platine. Et même quand on s’appelle Lady Gaga ou David Guetta, tout n’est pas toujours rose (la première s’étant même fait souffler la 1e place des charts britanniques lors de la sortie du dernier Arctic Monkeys).

Or, il semblerait que la mort des artistes se révèle être un business de plus en plus lucratif.  Par exemple, depuis le 23 juillet dernier, date du décès d’Amy Winehouse, Back To Black règne sans partage sur le classement officiel des ventes d’albums de back catalogue tandis qu’outre-Manche, il est devenu, il y a peu, l’album le plus vendu du 21e siècle. Scénario similaire, en 2009, lorsque Michael Jackson trusta les 5 premières places du top album pendant plus de deux mois. Le défunt se voyant même obtenir un album de platine et un double album de platine l’année suivante (soit 300 000 albums vendus !).  Pas étonnant, donc, que, aussi fantasques soient-elles, des rumeurs telles que celle affirmant que Michael Jackson, himself, aurait orchestré sa mort courent.

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Mais ce n’est pas tout. A tout point de vue, la mort rend bankable. A propos de Michael Jackson, justement, une anecdote me revient en mémoire. Vous ne le savez peut-être pas mais, aujourd’hui, l’une des rares activités encore à peu près en expansion dans le milieu de la musique est la synchronisation. C’est-à-dire, l’utilisation de morceaux dans des spots publicitaires, des émissions de télévision ou encore des films moyennant une somme plus ou moins rondelette versée aux divers ayants droit. Il y a quelques mois, j’entendais un professionnel de la synchronisation, oeuvrant dans l’une des plus grosse agences de publicité parisiennes évoquer le cas de Michael Jackson. Cette agence, il y a quelques années, alors que le King of Pop était en pleine traversée du désert, avait négocié la synchronisation d’un de ses titres pour le compte d’une marque dont-je-ne-citerai-pas-le-nom. Le contrat arrivant bientôt à terme, le music supervisor en question évoquait alors ses doutes quant à la faisabilité d’un renouvellement du contrat en question compte tenu du « cours » du chanteur. Car oui, comme sur les marchés financiers, le cours des artistes évolue au fil du temps et des événements !  Et la mort rend l’inadéquation de l’offre à la demande très intéressante pour les divers ayants droit.

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Mais ce qui représente, pour moi, le paradigme du « death » business, c’est ce que j’appellerai « le cas Grégory Lemarchal ». Le chanteur vainqueur de la Star Academy et atteint, depuis son plus jeune âge, de la mucoviscidose, a suscité un déballage commercial post-mortem que je qualifierais d’assez choquant (pour ne pas dire écœurant). Compte tenu de sa maladie et de son âge, il était de notoriété publique que le jeune homme ne ferait pas de vieux os. Profitant comme il se devait des opportunités qui s’offraient à lui, il enregistra deux albums. Or, peu avant la sortie du second, Grégory mourut.  Après l’épanchement un tantinet impudique de sa petite amie dans tous les magazines people et les diverses actions menées par sa famille, la maison de disques chez qui le chanteur était sous contrat décida de sortir, dans les plus brefs délais, ce second album… Surfant ainsi sur la vague de tristesse qui animait alors la France. Résultat des courses : plus de 600 000 exemplaires vendus en l’espace de six mois et un filon exploité jusque fin 2009 avec la sortie d’un second album posthume constitué de morceaux glanés à droite à gauche.

Je ne rentrerai pas dans les détails, mais je pourrais également évoquer les émissions de télé-réalité et autres spectacles destinés à rendre hommage à Michael Jackson (et à s’en mettre plein les fouilles au passage) qui sont, pour moi, du même acabit. Malgré tout, que l’on se rassure, il semblerait que les consommateurs ne soient pas totalement dupes. La preuve en est, le premier album posthume de Michael Jackson a été source de scandale. En effet, beaucoup furent ceux trouvant cette démarche déplacée lorsqu’ils n’évoquaient pas leurs doutes quant à l’authenticité de l’œuvre (certains allant jusqu’à affirmer que la voix entendue sur certains titres n’était pas celle de Michael Jackson). Il y a fort à parier que le projet de Sony Music de sortir 9 albums inédits de Bambi d’ici à 2017 ne fasse pas l’unanimité auprès des fans, certains considérant cette démarche comme une trahison envers l’artiste.

Enfin, notons que le « death » business ne peut vraiment fonctionner que si l’artiste décédé bénéficiait déjà, de son vivant, d’une certaine notoriété. En effet, si une Anna Calvi ou un Arnaud Fleurent-Didier venaient à mourir demain, je doute qu’ils susciteraient un tel engouement de la part du public et un tel battage commercial. En tous cas, lorsque l’on se penche sur les cas de Michael Jackson, Amy Winehouse et autres Jean Ferrat ou que l’on observe que 20 ans après la mort de Freddy Mercury, des comédies musicales consacrées à Queen ont encore un succès à faire pâlir Luc Plamondon, il y a de quoi se demander si l’ultime acte promotionnel, pour un artiste, aujourd’hui, n’est pas de mourir. Oui, c’est cynique mais, quand on y pense, Amy Winehouse n’a-t-elle pas bénéficié d’une visibilité médiatique plus large et plus intense dans les jours qui ont suivi sa mort que durant tout le reste de sa carrière? La nature humaine est ainsi faite, on n’aime jamais autant quelque chose que lorsqu’on la sait perdue à jamais.