Depuis l’automne 2012, l’engagement n° 31 du programme présidentiel de François Hollande déchire la France. Le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels, malgré une opinion publique favorable, squattent les Unes et les déclarations fracassantes s’accumulent dans les deux camps. Florent Guerlain et Gaëtan Duchateau sont les auteurs du Dernier Inventaire Avant Le Mariage Pour Tous. Dans cet ouvrage original et très bien documenté paru le 14 novembre 2012, ils tentent de faire le point sur la situation politique, légale, culturelle, sociale des homosexuels en France et dans le monde, non sans humour. Ils sont venus faire le point avec nous sur le débat, ses parties prenantes et ses enjeux.

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Les Archivistes : Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a amené à écrire Dernier Inventaire Avant Le Mariage Pour Tous ?

Gaëtan Duchateau et Florent Guerlain : Nous avons créé Datagif, un studio de conseil et de création en 2010, après avoir travaillé tous les deux dans la même agence de communication. Florent est directeur artistique tandis que Gaëtan est consultant web.

L’origine de ce livre n’a en fait rien à voir avec notre activité au quotidien. Au mois de juin 2012 nous avons commencé à discuter entre nous du sujet, pensant qu’il y avait de la matière pour créer quelques pages autopubliées et surtout informer sur les enjeux du débat. En effet, les sondages commençaient à être de plus en plus nombreux, mais aussi les dérapages de personnalités politiques. Et le public semblait un peu loin du sujet, nous voulions donc apporter un éclairage complémentaire en s’appuyant sur des études, données, cartes, faits… En en discutant avec une éditrice chez Stock, cette idée est devenue un projet de livre assez rapidement, la maison étant emballée par le sujet et la forme que nous voulions lui donner. Et le 14 novembre sortait le Dernier inventaire avant le mariage pour tous.

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L.A. : Etre contre le mariage pour tous, est-ce être homophobe ?

G.D. : Je pense que même si les gens vont dire « je ne suis pas homophobe, mais… », ils ressemblent à Coluche qui faisait des blagues avec « je ne suis pas raciste, mais… ». Quant à ceux qui évoquent le fait qu’ils sont contre le mariage tout court, à mon avis ils n’ont pas compris les enjeux du débat.

F.G. : Ça dépend de la définition qu’on se fait de l’homophobie. Mais je trouve ça d’une violence extrême d’être contre le mariage car c’est refuser l’égalité à un autre individu qui ne peut pas avoir accès aux mêmes droits que toi alors que ça ne t’enlève pas de droits. On ne peut pas être contre en version « light ». Il y a aussi des chiffres hallucinants : 82% des gens qui se déclarent contre le mariage pour personnes de même sexe assisteraient au mariage de leur enfant si celui-ci était homosexuel. C’est à la fois absurde et très positif ! Cela veut dire que ces gens-là, une fois la proposition votée, vont être pour le mariage, comme aujourd’hui, une grande majorité d’anti-Pacs défendent les acquis qui y sont liés.

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L.A. : Quels sont les arguments les plus récurrents de ceux qui s’opposent au mariage homosexuel ?

G.D. :  Pour ceux qui s’intéressent aux « fondements de la société » ce type de changement va tout dérégler, nous n’aurons plus de repères… Pour citer Christine Boutin, ça amènerait à un « déclin de la civilisation ». Concrètement, ces personnes ne se rendent pas vraiment compte qu’elles n’ont aucune idée de ce qui va réellement se passer. « Déclin de la civilisation », c’est un peu hardcore, ça veut dire pour eux que tous les enfants vont devenir homosexuels et qu’il n’y aura plus de renouvellement générationnel, que l’humanité court à la catastrophe. Pour remettre les choses en perspective, c’est le type d’argument qu’on entendait aux Etats-Unis lors du vote du mariage mixte en 1967.

L’idéologie politique quant à elle a subi un mouvement de translation vers le religieux, comme quoi le fondement du mariage, c’est un père, une mère et créer une famille. Ceux qui utilisent ses arguments disent que le seul but du mariage c’est de créer la famille nucléaire telle qu’on la connaît : un papa, une maman, les enfants.

F.G. : Ah non, on dit « un père » et « une mère ». « Un papa, une maman » fait partie du langage des anti (ndr : opposants à la proposition de loi concernée), c’est une déformation pour attendrir, infantiliser.

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L.A. : Ce vocabulaire fait-il référence à la notion biologique du parent ou à sa figure symbolique ?

G.D. : Leur point est de défendre la parenté biologique. C’est très violent pour les presque 2 millions d’enfants qui vivent dans des familles monoparentales, sans compter les enfants adoptés… Et lorsqu’on avance des contre-arguments, ils disent que l’adoption n’es pas la meilleure des solutions. Ils se mettent ainsi à dos des milliers de personnes qui n’ont pas d’autre choix. C’est très réducteur de se limiter à un père et une mère biologiques pour former une famille aujourd’hui.

Dans le livre, on a repris l’histoire du mariage et on a découvert des choses très surprenantes, comme l’arrivée relativement tardive du catholicisme dans l’institution du mariage. Le mariage tel qu’on le connaît aujourd’hui, est la succession de plein de chambardements. Dès qu’il y a eu une évolution ou un ajout civil, l’Eglise s’est positionnée contre alors que ce sont pourtant deux choses bien séparées. L’Eglise est toujours très opposée au divorce par exemple. Les fondements du mariage religieux, dans la bouche des anti, se mêle avec les fondements du mariage civil.

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L.A. : Les représentants du peuple, garants de la République, qui s’opposent au mariage pour les couples homosexuels, tiennent-ils aussi ce discours ?

G.D. : La culture judéo-chrétienne est noyée dans ce discours émotionnel. Mais une fois qu’on a passé cette étape, il y a des arguments de droit. par exemple, que le PACS suffit en l’état. Ce qui est faux. Il est totalement incomplet, il ne répond pas à ces besoins. Et surtout, il ne faut pas changer le PACS, qui bénéficie à beaucoup de gens justement parce qu’il est limité.

Il y a ensuite l’argument de la place de l’enfant. D’un point de vue juridique, faut-il théoriser l’adoption par le parent social ? etc. Nous avons rencontré les associations de parents gays et lesbiens. Il existe aujourd’hui des solutions pour adopter l’enfant du conjoint, mais les décisions de justice sont totalement arbitraires, c’est du cas par cas ! Des familles se sont retrouvées dans des situations aberrantes ou le premier enfant est adopté par le conjoint et pas le second. Légiférer permettrait de simplifier les choses, de mettre tout le monde au même niveau. Quand les anti disent que c’est suffisant, non seulement c’est faux, mais en plus c’est mal encadré. Pour résumer les arguments des anti : les mesures en place suffisent, pas besoin de faire plus, qu’ils se débrouillent, alors que les pro prônent une égalité des droits, le fait de faire avancer les choses concernant l’adoption, la filiation, l’héritage…

F.G. : Quant à la PMA, qui se retrouve repoussée dans le cadre d’un autre projet de loi, elle concerne aussi les femmes hétérosexuelles, alors pourquoi les lesbiennes sont-elles dans l’obligation d’aller en Belgique ou en Espagne, donnant naissance à ceux qu’on appelle les bébés Thalys ? Cette question devrait être abordée, elle permettrait d’aboutir à une réelle égalité pour tous.

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L.A. : Le débat fait-il du bruit pour le mariage homosexuel en lui-même ? Ou pour tous les sujets qu’il soulève (égalité, identité…) ?

G.D. : Demandons à une de ces personnes qui défilent : « si votre fils était homosexuel, ferait-il un mauvais père ? ». Je pense qu’ils ne se sont même pas posés la question. C’est un débat pour tous les citoyens, un sujet qui permet de faire reculer l’homophobie à sa manière. Si on maintient des droits différents ou impossibles à obtenir pour une partie de la population, c’est marquer des différences, là ou au contraire des droits identiques pour tout le monde permet de lisser ces différences et intégrer le concept de l’homosexualité.

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L.A. : On parle sans arrêt d’une « majorité silencieuse » chez les Français, chez les homosexuels, notamment dans l’opposition qui dit que ces gens-là ne seraient pas intéressés par le débat. Est-ce vrai ?

F.G. : 65% des français étaient favorables au mariage pour tous en 2012. Aujourd’hui c’est tombé à 60%, vu la tournure du débat et puis l’ennui. 41% des catholiques pratiquants se sont déclarés favorables. On fait un énorme zoom sur les plus tradi, les plus engagés contre. Les anti ont rassemblé toute leur base ce week-end. Alors que pour les gens qui sont pour, tout le monde ne va pas marcher, car les sondages sont favorables, on sait que la loi va passer… DU coup on a un déséquilibre, car il y a plus d’anti qui sont dans la rue alors que les pro sont majoritaires.

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L.A. : Pas mal de mensonges ont été dit pendant le débat, on peut notamment penser à la polémique « parent 1/ parent 2″, beaucoup d’acteurs non représentatifs de la population ont été mis en lumière… que pensez-vous du rôle des médias dans cette affaire ? Ont-ils joué leur rôle ?

F.G. : Evidemment, les médias pour faire sensation invitent le seul gay  anti qui serait « représentatif » à chevelure décolorée et pull rose Xavier Bongibault, ils ont ressorti Frigide BarjotChristine Boutin ne représente personne, elle n’est plus députée, elle n’est que présidente du parti Démocrate Chrétien. On l’invite pour sa façon de parler, les énormités qu’elle dit. Une vraie anti-icône gay qui oeuvrait déjà contre le PACS il y a quatorze ans.

G.D. : Un des arguments qu’on entend, c’est que ce n’est pas un projet prioritaire et que c’est une excuse médiatique pour le gouvernement. Comme si un gouvernement travaillait sur un seul projet à la fois ! Il n’y a que le ministère de la Famille qui est concerné ici. Là ça devient médiatisé parce que ça agite un peu la société, qu’il y a eu le PACS, que les autres pays européens ont franchi le pas depuis longtemps, que la France est en retard et que du coup ça soulève des questions.

Sur le traitement de l’information, c’est dur pour une émission, un journal, d’être exhaustif car il y a énormément de paramètres et de données. On a carrément écrit un bouquin mais on aurait pu en faire dix fois plus.

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L.A. : Le 29 janvier, le projet de loi est déposé… et après ?

F.G. : Après, ça va durer des mois ! Le pacs avait duré un an, déposé en 1998, voté en 1999.

G.D. : L’opposition va s’empresser de déposer des amendements pour ralentir le projet. Pour le PACS, le record avait explosé, des milliers d’amendements qui n’avaient rien à voir avec le projet de loi… Christine Boutin avait tenu une tribune de plus de 5 heures sans s’arrêter. D’ailleurs, le règlement de l’Assemblée Nationale a été modifié pour empêcher ce genre de manoeuvre depuis. Il y avait d’ailleurs eu des débats avec des insultes, des réactions extrêmement homophobes, et c’est l’année dernière seulement que des mesures ont été prises pour lutter contre l’homophobie à l’Assemblée Nationale.

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L.A. : Si vous deviez me donner les informations à retenir sur ce débat ?

G.D. : C’est un enjeu citoyen concernant l’égalité. Ça va contribuer à lutter contre l’homophobie. L’humanité ne va pas décliner, depuis le mariage mixte on se porte tous très bien.

F.G. : Il ne faut pas que Christine Boutin désespère, elle aura toujours une carrière à poursuivre, d’autres sujets, d’autres passions pour elle. Qu’elle ne s’inquiète pas, on pense à elle.

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Gaëtan et Florent sur Twitter.

Dernier inventaire avant le mariage pour tous,Stock, 21,50€

http://dernierinventaire.fr