Manchester est une grande ville britannique. Par-là, j’entends que si tu prends un dictionnaire (et que donc, t’as plus de 40 ans) ou que tu traînes sur sa page Wikipédia, on te dira que c’est, grosso modo, la 3e ville du Royaume-Uni par sa taille et sa population. Soit. Mais pour moi, rédactrice musicale des Archivistes, quand je dis que Manchester est une grande ville, j’entends aussi (et surtout ?) qu’il s’agit d’un des plus grands et fascinants viviers de musiciens qu’ai connu le pays des tartineurs-de-beans-sur-toasts au cours de son histoire.

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En réalité, cher lecteur, tout commence à l’été de mes 18 ans quand, entre deux années de bagne (prépa, pour les intimes), j’ai décidé, avec une amie, d’effectuer un pèlerinage Outre-Manche. Londres – Liverpool – Manchester. Tout un programme. Or, d’emblée, c’est Manchester qui m’a totalement conquise. Tout particulièrement, je crois que je me souviendrai toujours de notre arrivée dans l’auberge de jeunesse : les proprios avaient eu la bonne (et simple) idée de baser leur déco sur… La scène musicale locale. Et quand j’ai vu toutes ces affiches, ces set-lists et les présentations de quelques musiciens triés sur le volet placardées sur le palier de chaque étage, ça m’a sauté au visage : Manchester est une PUTAIN de déesse musicale. Bon, comme tout le monde, j’étais déjà au courant que New Order, The Smiths, Oasis tout-ça-tout-ça étaient originaires de ce bled. Mais je n’avais jamais imaginé la taille de la partie immergée de l’iceberg.  Le soir-même (je crois, ou le lendemain, mais au fond, on s’en fout), j’achevais de tomber amoureuse de cette « northern chick » en découvrant le cultissime 24 Hour Party People de Michael Winterbottom. Mais ça, on y reviendra plus tard. Bref, afin d’essayer de débroussailler un peu la jungle musicale luxuriante de Manchester, je vous propose un petit voyage dans le temps…

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Grandeur et décadence d’un royaume industriel

Si, comme moi, tu as mangé des cours d’Analyse Economique et Historique des Sociétés Contemporaines pendant deux ans, tu le sais déjà (sinon, je vais peut-être te l’apprendre), Manchester, c’est le berceau de notre société telle qu’on la connaît aujourd’hui, la région où la Révolution Industrielle est née.  Forte d’une industrie textile hyperactive et de scientifiques qui ne le sont pas moins, dès la fin du 18e siècle et pendant plus d’un siècle, la ville, épaulée par son double portuaire Liverpool  et grâce à la création du « Manchester ship Canal » a littéralement porté et soutenu l’économie britannique.  Malheureusement, les deux Guerres Mondiales vont passer par là et, bombardée, pillée et saccagée, la grande dame industrielle va lentement (mais sûrement) plonger dans la dépression.

Ainsi, au milieu du 20e siècle, alors que Manchester entre dans une phase de paupérisation sans précédent, la légende dit que, des bateaux tout droit débarqués d’Amérique, commencent à affluer, via Liverpool, des enregistrements d’une musique d’un nouveau genre : le rock’n’roll. Bon, pas besoin de vous faire un dessin, les années 60, on sait déjà qui va les dominer après s’être gavé de ces galettes. On peut donc dire que Manchester, à ce moment-là est un peu sur le carreau, bien trop occupée à essayer d’assurer la survie de ses habitants plutôt que de s’amuser, même si, rendons-leur justice, des groupes comme The Hollies ou Wayne Fontana and The Mindbenders (dans les 60s) puis 10cc (au début des années 70 ) vont réussir à imposer quelques tubes aux hits parades britanniques.

 

Les années Wilson

Mais ce n’est réellement qu’au milieu des années 70 que la scène musicale locale va commencer à faire beaucoup de bruit. Bon, on ne va pas s’attarder sur les Bee Gees dont les frères Gibb ont vécu brièvement à Manchester même s’il est clair qu’ils sont des pop stars incontestables, à cette époque. Ce qui nous intéresse, ce sont surtout les « locaux de l’étape », ceux dont Manchester est la ville natale et le théâtre de leur éveil à la musique.

Commençons donc par évoquer Rabid Records , label local qui va voir le jour au milieu de la décennie et commencer à produire les premiers singles d’artistes punks comme John Cooper Clarke ou Jilted John. Sa particularité sera alors de produire pléthore de singles puis de s’associer à des majors pour sortir les albums de ses poulains. Cependant, pour beaucoup, le vrai déclic va se produire avec l’organisation, le 4 juin 1976, d’un concert des Sex Pistols au Free Trade Hall (la plus grande salle de concert de l’époque, dont le nom est un hommage à l’abrogation des Corn Laws) puis l’arrivée sur les écrans de télévision mancuniens de l’émission « So It Goes », créée et animée par un certain Anthony H. Wilson. Il sera d’ailleurs le premier à recevoir le groupe punk londonien, au moment de la sortie (fracassante et censurée) d’Anarchy In the U.K .

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En fait, si l’on en croit le fameux 24 Hour Party People que j’évoquais plus haut (mais bon, hein, ça reste un film) il paraîtrait même qu’il n’y avait quasiment personne au concert du 4 juin 1976 (42 spectateurs, très exactement) en dehors de tous ceux, ou presque, qui feront les premières heures de gloire de la musique made in Manchester. A commencer par The Buzzcocks, le combo punk emmené par Pete Shelley (qui aurait, lui-même, invité les Sex Pistols à venir se produire dans sa ville) dont l’EP Spiral Scratch, sorti en 1977 va inciter Rabid Records à faire le choix de modèle économique que j’évoquais plus haut. Rabid Records qui, eux-même vont inspirer Tony Wilson. En effet,  tout excité par cette révolution musicale et fasciné par le fonctionnement du label, il va alors décider, avec quelques amis (Alan Erasmus, le graphiste Peter Saville et le producteur Martin Hannett) de créer, dans un premier temps, un concept de soirées directement inspiré par les années Warhol et nommé « The Factory », puis son propre label. Et non des moindres, puisqu’il s’agit de Factory Records. La suite, vous la connaissez peut-être : c’est avec Joy Division dont le premier album, Unknown Pleasures, sort en 1979 que les choses prennent de l’ampleur et que l’on commence à voir émerger cette scène musicale qui va mettre à genou le Royaume-Uni. De cette époque, on retiendra d’ailleurs également les noms de A Certain Ratio, The Durutti Column, the Fall et même Orchestral Manœuvre In The Dark qui enregistreront, dès 1978, une première version d’Electricity chez Factory.

Malheureusement, les choses étant ce qu’elles sont, en 1980, Manchester devient orpheline  d’Ian Curtis, le leader de Joy Division. Le malheur des uns faisant parfois le bonheur des autres, c’est des cendres de ce funeste événement que va naître le premier « blockbuster »musical de la région : New Order. Et c’est ainsi que le petit label indépendant monté par Tony Wilson quelques années plus tôt va se voir sortir le 12′ ‘ le plus vendu de tous les temps : Blue Monday .

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The Smiths vs Madchester

Parallèlement, c’est Rough Trade Records qui va gagner le gros lot en signant probablement le plus iconique des groupes britanniques de la décennie, j’ai nommé The Smiths (qui avaient, au préalable, refusé un deal avec Factory Records, NDLR).

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Particularité du groupe, et comme c’était déjà le cas avec Ian Curtis, on retrouve, dans les compositions du duo Morrissey/ Marr une noirceur et une honnêteté propre à cette génération élevée dans la Manchester en reconstruction, quelque chose qui véhicule « l’essence » du Mancunien de l’époque. C’est un groupe qui a des choses à dire et qui n’a pas peur de déranger. Il est vrai que Moz est à peu près aussi connu pour ses chansons que pour ses déclarations et son sens de la polémique…

Notons, également que, en 1985, un autre « monstre musical » voit le jour. Il s’agit d’un groupe plus lisse (sur lequel nous nous attarderons donc pas) mais qui a connu son heure de gloire (et continue certainement de briller sur RFM ou RTL2) : Simply Red.

Côté Factory Records, il faudra attendre la signature des Happy Mondays pour refaire main basse sur la ville et assister à la naissance du mouvement « Madchester ». La bande déjantée (ecstasiée et cocaïnée) de Shaun Ryder va alors participer aux belles heures du légendaire Haçienda club (alias Fac51), haut temple de la fête (mais aussi de la drogue et, à terme, de la violence) et gouffre financier créé par les équipes de Factory Records. A l’époque, le lieu, créé grâce aux royalties de New Order va hébérger les plus grandes fêtes de la ville et attirer une population désireuse de s’amuser et de se défoncer. Parfois un peu trop puisque, au fil des ans et du développement de gangs dans la région de Manchester, cet endroit va finir par craindre et abriter des règlements de compte (à l’arme blanche, voire à l’arme à feu) qui ne vont pas faire ses affaires. C’est d’ailleurs cette combinaison explosive (Haçienda + Happy Mondays) qui causera la perte du label, en 1992. En effet, parrallèlement à la gestion hasardeuse de la salle, Shaun Ryder et ses amis vont décider, pour la petite anecdote, d’utiliser l’argent destiné à enregistrer un album aux Barbades pour… Se payer des vacances « poudrées » aux Barbades !

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Autres grands de la vague Madchester, n’oublions pas non plus les Stone Roses ou encore des groupes comme Inspiral Carpets et The Charlatans.

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Les années 90 : les années de la diversité

Version guitares dehors, têtes à claques et (un peu) édulcorée, les héritiers de cette époque et héros des années 90, c’est bien évidemment Oasis. Inutile d’épiloguer sur la bande des frères Gallagher, on sait tous qui ils sont et ce qu’ils sont devenus. En revanche, ce que certains ignorent peut-être c’est que, à cette même époque, quand Oasis et Blur se tiraient la bourre pour savoir qui étaient les plus cons/saouls/défoncés, le plus gentillet Richard Ashcroft, lui aussi mancunien, débarquait avec sa Verve (et son plagiat des Rolling Stones).

Mais soulignons également, au passage, que les années 90 sont une décennie à part pour la scène musicale locale car, pour une fois, on a vu émerger non pas UNE grande tendance mais plutôt des artistes aux univers bien différents… Puisque c’est à cette époque que l’on va également découvrir, entre autres, The Chemical Brothers, Badly Drawn Boy (Mercury Prizé, NDLR), Mr Scruff mais aussi des groupes plus « pop » comme Doves ou Starsailor voire très très pop puisque oui, mes amis, croyez-le ou non, Take That est un boys band mancunien ! Tout cela est dû, notamment, à l’héritage des années Madchester qui ont vu l’électro naître et grandir dans la région, parallèlement au « traditionnel » rock, le tout saupoudré d’un multiculturalisme de plus en plus présent en Angleterre. Cependant, malgré des évènements tels que l’attentat perpétré par l’IRA en 1996 (le plus meurtrier, sur le sol anglais) et la présence toujours aussi pesante des gangs, le sentiment qui émane de la musique de ces années-là, c’est que l’on est loin du « témoignage » de vie que l’on pouvait avoir, par exemple, avec The Smiths.

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Retour vers le futur

Malheureusement, la tendance générale n’aidant pas, il est vrai que, durant la première décennie du 21e siècle,  Manchester ne nous a pas fourni de «Music Hero» de l’envergure d’un New Order ou d’un Oasis. Cependant, il serait injuste de cracher dans la soupe et de déclarer que la ville a perdu de sa superbe. En effet, parmi les talents de ces dernières années, signalons que Elbow (également Mercury Prizés, NDLR), Delphic, I Am Kloot (shortlistés pour le Mercury Prize en 2010), The Whip et même The Ting Tings sont là pour prendre la relève. On notera également que, depuis quelques années, il y a une certaine vague de nostalgie envers les grandes heures de la Manchester scene qui a poussé à la réalisation de films comme 24 Hour Party People ou Control et même à l’ouverture, en 2010, de la boîte The Factory (Fac 251; version 3e millénaire de l’Haçienda, en quelque sorte), sur une idée de Bernard Sumner.

Enfin, plus récemment, il y a un groupe, en particulier qui a redonné l’espoir de voir Manchester la téméraire donner le « la » de la tendance musicale britannique. Ce groupe, c’est Wu Lyf. Intriguant, original, fougueux et impertinent, Wu Lyf (pour World Unite Lucifer Youth Foundation) est à l’image de ce à quoi nous avait habitués Manchester, par le passé : des musiciens  innovateurs, qui ont des choses à dire et qui représentent leur ville. La critique et le public les encense, ne reste plus qu’à attendre de voir s’ils seront capable de transformer l’essai…

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Manchester : where else ?

Alors voilà, Manchester est une brute en matière de musique, je pense que c’est un fait désormais établi. Mais pourquoi ? Qu’y a-t-il dans l’air que respirent ses habitants qui les rend si talentueux ? En réalité, je pense que la réponse réside dans la relation que les musiciens qui en sont originaire ont avec la ville. Selon moi, rarement, dans l’histoire de la musique, une ville aura autant influencé la composition de ses musiciens et leur attitude. Ce que tous ces musiciens racontent dans leur travail, c’est leur vie à Manchester, c’est leur histoire d’amour avec cette ville à l’histoire riche et complexe qui semble prendre possession de l’âme de ses habitants. Quand on entend, par exemple, les textes d’Ian Curtis ou de Morrissey, on a ce sentiment qu’ils portent toute la misère du monde sur leurs épaules, certes, mais aussi et surtout, qu’ils essaient de nous dire, entre les lignes quelque chose comme « tu ne peux pas comprendre, tu n’as pas grandi là où j’ai grandi ». Quelque part, c’est comme si, au fil des décennies, à travers tous les musiciens qui ont fait sa renommée, Manchester essayait de nous raconter son histoire. Pour le meilleur et pour le pire.

Et parce qu’on pense à vos oreilles et curieuses, on vous a concocté une petite playlist qui vous fera refaire le voyage… En musique!

 

 

Crédit photo : Kevin Cummins (1979)