copyright Hugh Holland

 

Il faut que je vous avoue quelque chose: j’aime le skateboard. Bon, il ne faut pas pousser mémé dans les orties non plus, je ne suis pas très pratiquante. Je reste quand même une petite meuf qui n’a pas envie de finir comme ça, hein. Bref, à défaut de me balader planche aux pieds, j’ai développé une tendance mono-maniaque qui m’a poussée à explorer de fond en combles la baraque skateboard. Le truc c’est que, bien que cette discipline soit plutôt jeune, on parle ici plus d’un château (du genre Ecossais, avec passages sous-terrain et tutti quanti) que d’un pavillon de banlieue. Il y a donc énormément de choses à dire sur ce milieu, son histoire, ses codes : probablement de quoi écrire au moins l’équivalent d’une saga Harry Potter… Et c’est pour cette simple et bonne raison que cet article va se concentrer sur une tendance spécifique et de plus en plus marquée : le grand retour (sous les sunlights des tropiiiiiques) de la culture Skateboard.

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Un peu d’histoire

Avant toute chose, il vous faut noter une information importante, c’est que depuis sa naissance, le skate est un sport dont la cote de popularité pourrait rappeler celles de nos politiques, faisant constamment le yoyo entre hype et retour de bâton. C’est vraiment une spécificité propre à ce sport et je vous demanderai de bien vouloir garder cela à l’esprit tout au long de cet article.

Bref, faisons un petit voyage dans le temps et retournons aux années 50 pour être précise : des surfers s’emmerdent sec entre deux vagues et, décidant de trouver un moyen de transposer les sensations de glisse qu’ils affectionnent tant sur la terre ferme, ils fabriquent tant bien que mal ce qui seront les premiers skateboards (pas très fiables, ils y ont laissé un peu de viande sur les trottoirs). Malgré un petit pic de popularité au milieu des 60s, il faudra cependant attendre 1975 pour arriver à la première date marquante de l’histoire du skate. En effet, le quartier de Dogtown (Santa Monica) voit alors naître les premières d’une longue lignée de légendes : les Z-Boys (retenez Adams, Alva et Perralta, s’il vous plaît).

C’est ensuite en 1978 que le tout premier trick (le ollie) est inventé, d’après le surnom de son géniteur.

Après ces quelques années de gloire, le skateboard va connaître sa deuxième traversée du desert, effectuant son grand retour dans les années 80 avec Stacy Perralta, cette fois-ci aux commandes de Bones Brigade, l’équipe de la marque Powell-Perralta qui révélera, entre autres, Tony Hawk, Steve Caballero et Rodney Mullen (la référence sur skate freestyle). C’est alors l’heure de gloire des skaters de rampes.

Si vous voulez en apprendre plus sur ces deux crews légendaires, monsieur Perralta a plutôt pas mal réussi sa reconversion en tant que scénariste des films Lords Of Dogtown et, plus récemment de Bones Brigade : An Autobiography.

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les Bones Brigade du temps du skate protégé

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Mais voilà, au début des 90′s, le milieu se prend de nouveau une bonne claque et le skateboard et particulièrement le vert skate tombent de nouveau en « disgrâce ».

Cela va ainsi laisser un vide qui sera assez vite comblé par l’essor du street skate en même temps qu’une radicalisation de ses « pratiquants ». En effet, si le skate a toujours été associé à une culture fondamentalement underground, c’est vraiment dans les années 90 que le cliché des skaters punk, voyous, drogués, bêtes et méchants, en somme, va émerger. Tout ces préjugés vont alors être personnifiés et cristallisés dans un personnage devenu emblématique, celui de Telly dans Kids (de Larry Clark).

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Mais voilà… Papa et maman n’aiment pas trop savoir que leur petite fille de 14 ans risque de se faire défleurer par « un vilain skater séropositif  » et la popularité du sport va de nouveau se retrouver en berne. Bon, peut-être que les médias de masse, Sum 41 et Avril Lavigne y sont un peu pour quelque chose aussi. Parce que parallèlement à cela, ESPN va créer LA grande messe des riders, à savoir les X-GamesHawk a été médaillé « juste » quinze fois, ce qui l’a pas mal aidé à (sur)vendre des jeux vidéos et autres conneries qui l’ont certainement rendu très riche mais ont aussi contribué à faire du skate un truc un peu mainstream et donc (?), un peu has been qui, au bout de quelques années, finit par devenir ce sport que seuls tes potes à chemisettes à fleurs, vans Adder et baggy ramasse crottes pratiquaient au skatepark du coin. Ces mêmes potes qui écoutaient encore les artistes sus-nommés en 2005.

ALLEZ, c’est CADEAU

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-Retour en grâce

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Malgré tout, il semblerait que depuis, en gros, 3 ou 4 ans, le skateboard fasse enfin un comeback solide et crédible. Et ça, on le doit à plusieurs facteurs que je vais essayer de décortiquer.

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a) Tout d’abord, élément primordial dans notre monde actuel : LE MARKETING. Eh oui, ça fait bien longtemps que plus rien n’échappe aux lois impitoyables du marketing et de la communication.On a essayé de redonner ses lettres de noblesse underground à ce sport qui, accordons-nous bien là-dessus, devrait le rester. Car c’est dans ce cadre qu’il s’épanouit le mieux. Comment ? En bichonnant sa communication. Chaque crew a, bien évidemment, pris ses responsabilités dans ce domaine-là et même si, n’exagérons rien, elle n’a pas totalement disparu, la foire à la vente de tout et surtout n’importe quoi s’est un peu calmée.De manière générale, c’est d’ailleurs toute la street culture qui a pris un tournant et une envergure intéressants au cours des dernières années, s’imposant comme un courant qui compte, plutôt réservé à une élite d’initiés, qu’on pourrait d’ailleurs assimiler, en gros, aux hipsters (encore eux), se vendant chez Colette ou s’exposant à La Gaïté Lyrique, pour ne citer qu’eux. Etant un des sports emblématiques de la street culture, il était donc assez logique que le skateboard bénéficie de ce revirement de situation.

Mais les médias n’y sont pas pour rien non plus. En effet, en proposant une approche plus pointue et plus « artistique », ils ont pas mal contribué à redorer le blason de la discipline auprès du grand public. On ne compte plus le nombre de magazines qui nous présentent des photos noir&blanc sur papier glacé de skaters en train de rentrer des tricks où les vidéos arty qui circulent sur le web. Par ailleurs, on peut aussi parler de la presse spécialisée « historique », à l’instar du célèbre magazine américain Thrasher, qui propose désormais beaucoup de contenu fouillé sur son site (reportages, photos, etc) ou encore Vice qui nous fait découvrir, avec sa série Epicly Later’d, les coulisses de ce milieu à travers les parcours perso et professionnels de skaters ou crews triés sur le volet.

b) Autre signe du retour de la popularité de la discipline, les marques premium commencent à s’y intéresser de plus en plus. En effet, jusqu’à très récemment, les représentations du skate dans la publicité et, plus généralement, les opérations de co-branding et d’autres endorsment se limitaient à des marchés historiques et assez évidents comme les boissons énergétiques, la nourriture en général, le sports(et street)wear, etc. Mais maintenant, il n’est plus rare de voir des marques comme Hermès ou Mercedes s’intéresser au skate.

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- En réalité, on peut constater que l’image de ce sport a lentement évolué vers l’âge adulte, avec tout ce que cela peut impliquer en termes de représentations : on délaisse un peu le cliché de l’ado à mèche en colère contre le système (enfin, ses parents, quoi…) au profit de jeunes hommes de 25-30 ans, plus posés, plus appliqués et qui incarnent l’aspect esthétique et les valeurs d’excellence et de rigueur du skateboard. Eh oui, c’est à force d’acharnement (de blessures, de planches cassées…) qu’on rentre des tricks !

c) Enfin, il me semble indispensable de parler de la véritable mise en avant de toutes les facettes de la culture skate et surtout de la reconnaissance dont cette culture bénéficie aujourd’hui. En effet, une autre spécificité de ce sport c’est toute la diversité culturelle qu’il draine. Par exemple, pour revenir à la Gaïté Lyrique évoquée un peu plus haut, le fait qu’une exposition telle que Public Domaine (dont le nom est directement inspiré de la vidéo Public Domain des Bones Brigade, NDLR) y ait été montée prouve bien que le skate fait désormais partie du patrimoine culturel à part entière.Et avec le temps, « on » s’est rendu compte que finalement, le skater n’était pas qu’un voyou issu des bas-fonds de l’Amérique mais qu’il pouvait aussi être sensible et surtout qu’il avait un cerveau ! Et ça tombe plutôt bien car il y a énormément de domaines artistiques auxquels le skateboard apporte sa pierre à l’édifice, à commencer par la musique. Depuis toujours, il existe des liens extrêmement étroits entre ces deux domaines. Que ce soient des skaters qui se mettent à pousser la chansonnette (Tommy Guerrero, Duane Peters, Mike Vallely…), des musiciens qui soient influencés par le skateboard (de Dinosaur Jr aux tout jeunes FIDLAR) ou Stacy Perralta qui y mette encore du sien en élevant un petit génie du piano (malheureusement décédé récemment), la musique est présente partout, motivant les skaters, illustrant les vidéos des crews, etc.

Deux autres formes d’expression artistiques sont également intimement liées au skateboard : la photographie et la vidéo (que ce soit le cinéma ou la réalisation de projets plus modestes) : ce sport ayant un aspect esthétique indéniable et accordant une importance cruciale à la technicité, les arts visuels en sont des alliés précieux. Au-delà des nombreux photographes/ vidéastes qui accompagnent les skaters,parmi les légendes du skate, certains se sont reconvertis avec succès dans la photographie comme Ed Templeton ou plus récemment, Arto Saari. Côté vidéo/ cinéma, comment ne pas parler de Spike Jonze, Larry Clark et bien sûr de Perralta ?

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Arto Saari par Ed Templeton

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-Mais l’art visuel s’exprime aussi à travers d’autres formes, que ce soit le design de planches (dans ce domaine,on peut citer les noms célèbres de Jim Philipps, Chris Miller…) ou la peinture/ le dessin puisque, par exemple, Mark Gonzales, Ed Templeton ou encore Lance Mountain y excellent depuis des années. Il y a enfin, quelques petites « incartades » plus surprenantes comme dans le cas d’Anthony Pappalardo qui, quand il ne skate pas et n’écrit pas pour Vice, fabrique et vend des tables basses en bois dans son garage…

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oeuvre de Mark Gonzales – exposition South West

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Voilà donc, selon moi, les principales des innombrables raisons qui font que le skateboard a pris, au court de ces dernières années, une place de plus en plus importante dans notre société. Ce n’est peut-être qu’une tendance éphémère simplement liée au goût prononcé du grand public pour les cultures underground et qui pourrait peut-être, à terme, mettre l’image de ce sport de nouveau en danger. En effet, il est de plus en plus fréquent de croiser des petits groupes de (presque) trentenaires, petit cruiser rutilant sous le bras parce que le fixie c’est so 2011/2012 et que la planche est quand même un super compromis hype/ style/ écolo. Et puis on commence aussi à observer des dérives fashion absurdes de ce genre qui peuvent vous donner envie de pleurer (voire pleurer de rire). Bref, je pense qu’il faut que le milieu garde au maximum la main sur l’image du skateboard, qu’il continue à nous montrer tout ce qu’il peut apporter en termes de richesse et d’exploration culturelle et comme dirait ma mamie, « roulez jeunesse »!