« Ferme les yeux sur mon radio réveil puis réfléchis comme un défaitiste, Tourne sans arrêt dans mon lit, J’essaye de trouver la bonne position. Cinq heures du mat j’ai des frissons. »

Ça sonne comme « J’ai pas sommeil », un hommage intimiste de TTC à Chagrin d’amour. Je n’ai pas sommeil. Pas la force de m’endormir ni d’écrire. Un sentiment d’échec cinglant après une énième tentative de rédiger ce papier si prometteur. Sujet génial : original, pile dans la ligne éditoriale du blog. Deux semaines que je bassine mon entourage et le reste de l’équipe avec, sans arriver pourtant à aligner les mots sur WordPress. Mon clavier est-il en panne ? Certainement pas. Mon cerveau, alors ? Je n’en suis pas convaincu. Ma motivation ? Je pense qu’on se rapproche. Il est foutu mon blogging ?

Loin d’être un aveu de faiblesse ou une plainte, je préfère considérer ce papier comme une réflexion globale sur ma démarche de blogueur et la situation du blogging aujourd’hui.

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Trois ans. En temps internet, ça fait un sacré bail. Je n’oserais pas me targuer d’être arrivé dès la préhistoire du blogging français, loin s’en faut. Les Bien Bien Bien, Blogothèque, Monsieur Lâm et autres étaient là bien avant. Autres temps, autres moeurs. Depuis, l’écosystème des blogs a énormément changé. La blogosphère française a considérablement pris du volume. Ceux qui trustent le top blog eBuzzing aujourd’hui n’existaient pas à l’époque et certains de ceux qui trônaient alors ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes ou ont disparu. On pourra remarquer qu’aujourd’hui, plus personne ne consulte ce classement alors que fut une époque, la plateforme attribuait parcimonieusement l’exclusivité de sa publication mensuelle aux blogueurs qui trustaient le haut du classement.

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Les rédactions web de grands organes de presse, généralistes ou spécialisés se sont musclées, diversifiées, ont parfois même du budget (je vois d’ici les journalistes râler en invoquant le manifeste de XXI et « Je n’ai pas signé pour ce journalisme web »). Certaines ont développé leurs propres outils et produits. Les pure players ont pris de l’assurance, de Mediapart à Numerama en passant par Rue89, feu le bien-aimé Owni ou même Madmoizelle, et ont déployé leurs propres écosystèmes de blogs et forums, offrant de la visibilité à des intervenants extérieurs, construisant de vraies plateformes sociales s’adressant à des communautés. Des sites avec des moyens, des objectifs, une démarche professionnelle, un business model, se sont mises à tourner à plein régime. Beaucoup de blogs et magazines en ligne se sont alors professionnalisés à leur tour, comme la Réclame ou le Tag parfait. Fait amusant, nous recevons une bonne dizaine de candidatures spontanées par an, pour des emplois et des stages, tantôt pour des jobs de graphiste, de rédacteurs ou même carrément adressés aux « service marketing » ou « département RH » des Archivistes, alors que nous ne sommes que cinq rédacteurs, accueillant de temps à autres des chroniqueurs exceptionnels. C’est suffisamment récurrent pour être révélateur d’une certaine perception des blogs.

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De l’autre côté, les lecteurs ont développé un intérêt pour de nouveaux formats : la vidéo a pris une part considérable dans la totalité des contenus vus sur Internet et le microblogging a littéralement explosé. On pourra aussi mentionner l’engouement pour les infographies. A travers l’essor de Twitter, Tumblr et Pinterest, les internautes promeuvent un intérêt pour une actu chaude, visuelle, courte et facile à consommer. Pour utiliser des gros mots, le marché connaît une croissance organique en même temps que les outils à disposition des créateurs de contenus évoluent.

Arbitrer devient de plus en plus difficile. Le flux d’actualités est devenu un torrent, puis un fleuve. A partir de quand une information mérite-t-elle d’être reprise, analysée, comparée à d’autres épiphénomènes ? Ne vais-je pas être old ? Et si je décide de passer outre le fait d’être oldé, mon analyse aura-t-elle suffisamment de valeur ajoutée pour contrecarrer l’obsolescence du sujet ? Si je ne me soucie plus d’être lu, alors la catharsis d’une réflexion peut très bien se faire au travers d’une discussion. Nous sommes pris dans l’étau des sites de presse et le quotidien du temps réel, du microblogging, de tweets, de lol en barre, de Tumblr de reaction gifs. La joie de l’entre-deux.

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Vient s’ajouter un phénomène intéressant qui accompagne la professionnalisation du web : l’évolution des outils de communication sur les réseaux sociaux. Au commencement, un flux RSS suffisait amplement. Puis on s’inscrivait sur Wikio. Puis une page Facebook. Un compte Twitter. Un Tumblr. Pinterest. Google +. Instagram. Bientôt Pheed, Vine… ? Il faut être partout tout le temps pour être lu et communiquer te prend presque autant de temps que d’écrire. Si tu n’écris pas au moins de façon hebdomadaire et ne te manifeste pas, ne serait-ce qu’en relayant du contenu que tu n’as pas produit (aïe l’ego), tu es englouti par le flux des autres.

Facebook a également réussi à nous priver de quelque chose d’assez fondamental : toucher sa cible. Un post sur notre page touchera 20% de notre audience au grand maximum si on ne met pas de billes dans un compte Facebook Ads. Foutu EdgeRank, tu es venu rompre le charme qui opérait gentiment depuis 2 ans et demi. Sans compter qu’aujourd’hui, il existe des pages Facebook pour à peu près tout et n’importe quoi. Les nouveaux blogs ont même la prétention de communiquer avant d’avoir écrit ne serait-ce qu’un papier. On tease, on re-tease. On promet, on agite les bras. Ils ont bien chopé le truc, les bougres. Ils se lasseront.

Se retrouver dans un fil d’actualité aux côtés du Monde, Barack Obama, Toutes les putes iront en enfer et Boo le petit chien, ça ne permet pas vraiment de créer de la préférence. Et pourtant, si tu n’y es pas, tu es mort, tu ne peux pas compter uniquement sur ton flux RSS. Et encore moins depuis l’annonce de la fin de Google Reader. A quelle heure poster pour toucher le plus de monde ? Reposter 3 heures après la publication ? Poser des questions ? Publier le week-end ou pas ? Tu dois maîtriser Facebook à un niveau professionnel. Sauf que tu n’es pas community manager. Ou que tout simplement, ça ne t’intéresse pas d’y consacrer du temps. Et encore, je ne parle pas des réseaux sociaux qui développent des activités de recommandation : Twitter, son onglet « Découvrir » et ses e-mails quotidiens « ce que vous avez manqué aujourd »hui », Facebook et ses pages recommandées et Linkedin avec son contenu éditorialisé provenant des plus grands influenceurs des affaires et de la politique.

Mais passer pro n’a jamais été notre intention. Nous voulons écrire pour le plaisir, mais sommes quand même soumis à la pression de la quantité, du « turnover ». Qui dit volume dit notoriété dit volume, etc. Et qui n’avance pas recule.

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Enfin, il y a nous. Au départ tous étudiants, nous avions une grande énergie, du temps disponible, des emplois du temps qui concordent. Nous voyons le blog comme un moyen de faire avancer des projets (ici et ). Progressivement évoluant vers la vie active, différents métiers, objectifs, et à court de ressources, happés par le quotidien. Le voile d’une certaine candeur est aussi tombé, à force de se frotter au marché du travail. Parle-t-on de marketing avec autant d’entrain une fois qu’on en a goûté toutes les saveurs, même les plus amères ? Celles des mauvaises pratiques au quotidien, du prosaïsme de l’agence, de la start-up, du média. On n’a plus le même regard et une fois rentré chez soi, on n’a qu’une envie : décrocher. Travailler dans la communication m’a aussi permis de passer de l’autre côté du miroir, voir comment étaient considérés les blogueurs : qui est influent ou pas ? Selon quels critères ? Ce qu’on en attend alors qu’eux, n’ont rien demandé. Sans même parfois se donner la peine de les lire. Et se rendre compte qu’aujourd’hui, un tweet a tout autant de valeur qu’un article de 3000 mots.

Eh, oui, on ne va pas se mentir ! Je ne monétise pas, ne publie pas d’articles sponsos ou de concours pour gagner des friteuses. Mais pourquoi écris-je ? Pour en retirer quand même un minimum de reconnaissance. L’éternel équilibre contribution-rétribution. Sinon, j’écrirais dans mon journal intime. On pourra aussi ajouter à cet argument la réticence, au bout d’un moment, à rendre disponibles des réflexions, qui prennent parfois des heures, voire des jours à élaborer, construire, mettre en page, gratuitement, alors que celles-ci bénéficieront à des professionnels (et je l’ai moi-même fait) alors qu’elles ne nous serviront pas à vendre une compétence derrière. Certains billets dénotent d’une certaine démarche journalistique ou d’étude : données exclusives, interviews, comptes-rendus de conférences… Arrivé à un certain point, je préfère garder des informations durement amassées pour mon bénéfice personnel ou des missions que je réalise pour mon employeur ou des clients.

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Encore une fois, vous me pourriez me rétorquer que je n’ai qu’à en faire mon métier. Et vous auriez raison, car cette pensée m’a bien plus qu’effleuré, et ce, maintes fois. Mais je n’ai aucune envie de devenir blogueur professionnel. De me consacrer nuit et jour à ce blog et de me griffer les joues quand ma régie pub m’annonce un taux de clic en dessous des prévisions ou que je dois absolument boucler un nombre donné d’articles par jour. Alors, on fait quoi ? On vire en planche à LOL comme Brain ? On construit une agence derrière (ne rigolez pas, on me l’a proposé plusieurs fois) ? On met de la pub ? On monte une agence de blogueurs ? On vend des billets sponsorisés ? On change de ligne éditoriale ? On n’écrit plus ? Et croyez bien que compte tenu de tout ce que viens de vous raconter, j’ai hésité à cliquer sur Publier, une fois de plus. Pour l’instant, on s’assoit et on attend, en ayant toujours à coeur de vous plaire.