Maintenant que je vous ai attirés avec cette problématique Paris Matchisante, entrons dans le vif du sujet…

Avec un visage à la croisée des chemins entre Les Beaux Gosses et Adrien Brody abondamment dissimulé sous une frange « à la Kate Mausse », un corps filiforme de près de 2 mètres moulaxé dans des slims noirs et vestes en cuir, on ne peut pas dire que Faris Badwan soit une machine à rêves. Et pourtant… En l’espace de 6 petites années, cet Anglo-Palestinien a réussi à s’imposer comme une des figures incontournables de l’indie made in UK d’aujourd’hui. Si son nom ne vous dit rien (oui oui, je vous ai vu faire le fameux petit signe d’approbation qui veut dire « je te fais croire que je vois de qui tu parles, histoire de bien te montrer que je suis cool mais en fait, je le remets pas, ce type ! »), c’est peut-être parce que j’ai omis de vous préciser qu’il est, notamment, le leader de The Horrors.

Mais en quoi cela fait-il de ce jeune énergumène un psychopathe?

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Tout d’abord, précisons deux, trois petites choses. Stricto sensu, le dédoublement de la personnalité, c’est une maladie pas très funky  et super rare (cher lecteur, si tu souffres de ladite maladie, sache que Les Archivistes ne souhaitent pas t’offenser.  Surtout qu’apparemment, ce sont principalement des serial killers qui en sont atteints). Celle-ci peut revêtir plusieurs formes (dont celle illustrée par le célèbre cas du Dr Jekyll et Mister Hyde) et, comme son nom l’indique, elle pourrait se résumer, en gros, par un phénomène de cohabitation de deux personnalités au sein d’un même être.

Or, il se trouve qu’eu égard à certains éléments du parcours de Faris Badwan, j’ai comme l’intuition qu’ils sont plusieurs à vivre sous son « mop-hair ». Et comme une petite vidéo (ou deux) vallent parfois mieux que des mots, je vous laisse en juger par vous-même :

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Comment une seule et même personne peut-elle être derrière deux choses aussi diamétralement opposées?

Comment un grand dadet qui, un jour, s’amuse à perpétrer des rites satanistes de pacotille sur scène peut se retrouver, quelque temps après, à nous faire chouiner (Oui ? Non ? Tant pis…) devant une prestation dans la basilique St Pierre de Rome ?

Pour tenter de faire la lumière sur la santé mentale du jeune homme, essayons donc un peu de décortiquer son parcours. Tout d’abord, comme évoqué plus haut, Faris est Anglo-palestinien. Britannique par maman, Palestinien par papa. Sans rentrer dans les clichés du type « oulala, ça doit être tellement dur de vivre à des milliers de kilomètres d’une partie de ta famille qui se coltine un sacré conflit depuis des décennies » et puis, parce qu’il est très difficile de trouver des informations sur sa famille, je dirais simplement qu’être élevé entre deux cultures qui, à priori ont peu de choses en commun, c’est un terreau favorable aux goûts et comportements éclectiques.

A cela, ajoutons que Faris est le brillant aîné d’une fratrie de quatre mâles qui ont tous fréquenté la très stricte et huppée Rugby School (sorte de Poudlard sans le Quidditch ni les chocogrenouilles , établie dans le bled où a été inventé le sport du même nom.) mais qu’il a, depuis toujours, eu un goût très prononcé pour les arts. C’est d’ailleurs à Rugby qu’il se lie d’amitié avec le bassiste Tomethy Furse avec qui il montera, plus tard, les fameux The Horrors.

En 2004, libéré de ce carcan strict et se sentant destiné à une carrière de saltimbanque, Faris intègre le célèbre Central Saint Martins College Of Arts And Design. C’est à cette même époque que, parallèlement, il forme un premier groupe, appelé The Rotters (d’après le titre de l’excellent ouvrage de Jonathan Coe), combo qui distille une musique néo-punk sans grand intérêt. En revanche, là où cet épisode nous intéresse, c’est que c’est à ce moment-là qu’il adopte le pseudonyme de Faris Rotter… Et l’attitude qui va avec.

En effet, on peut envisager l’apparition de Faris Rotter comme la pierre angulaire de nos interrogations puisqu’on peut l’identifier comme la naissance d’un deuxième « pan » de Faris Badwan, l’expression au grand jour de son « Ça », pour être plus précis. D’un côté, il y a le Faris lisse, sage, brillant, élevé au grain par une famille traditionnelle puis dans une des plus grandes fabriques de cerveaux fortunés, horriblement sapés et chiants à mourir et, de l’autre, ce Faris Rotter qui va vite apparaître comme un personnage beaucoup plus sombre, plus violent, plus bestial. Rotter devient ainsi le Faris qui va tout pouvoir se permettre, rejetant en bloc la bonne éducation de Badwan.

Mais poursuivons notre analyse… Une fois The Rotters morts en enterrés (faute de succès), Faris monte alors The Horrors. Et c’est ici que les choses s’intensifient. Pour lui comme pour nous.

Il faut savoir qu’en 2006, The Horrors, c’était plutôt ça :

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Un groupe sortant un premier album plutôt pas mal qui a au moins le mérite de ne ressembler à rien de ce qui se fait à l’époque, aux sonorités garage survitaminées de punk et d’une pointe de gothisme. Un groupe, surtout, dont le look, les ganaches, l’attitude exubérante, pour ne pas dire exaspérante laissent à présager qu’ils ne resteront pas bien longtemps sur le devant de la scène. A cette époque, Faris se peinturlure le visage, hurle dans son micro (quand il ne le fracasse pas sur la tête de quelqu’un), fait des choses un peu ridicules sur scène (des choses qui se veulent plus ou moins satanistes). Il n’hésite pas à se battre avec le public, se mutiler sur scène et réussit même à se faire vider lors d’un de ses concerts après qu’il ait accidentellement fracassé un buste du King. Il pousse alors même le vice jusqu’à s’afficher avec Peaches Geldof, it-girl insignifiante et sûrement pas la plus maline des rejetones de Bob Geldof. Bref, en ce qui nous concerne, j’y vois là  l’apogée de Rotter qui, par ailleurs, a alors tout du leader de « it-band » qu’on voit passer avec fracas et qu’on oublie bien vite noyé dans sa drogue et son vomi.

Sauf que Faris, se faire railler et se voir promettre un rapide retour à l’anonymat, cela ne lui plait pas. Mais alors pas du tout. Il a envie d’être un musicien reconnu parce qu’il sait, au fond de lui, qu’il « le vaut bien ». Retroussant ses manches, entouré de sa bande avec qui il ne fait qu’un, il va alors se remettre au boulot et nous en mettre plein les oreilles avec un deuxième album auquel personne ne s’attend : Primary Colours. Ainsi, 2 ans après Strange House, l’ovni garage et grand-guignol, les 5 géants aux jambes-mikados reviennent avec une des claques de l’année, un album impeccablement produit par Geoff Barrow (Portishead) qui leur vaudra, entre autres, d’être nominés pour le très convoité Mercury Prize et de remporter le prix du meilleur album de l’année décerné par le NME. Il est vrai que ce Primary Colours est un petit bijou. Exit le garage, le punk. Là, l’ambiance est clairement aux 80s : Neu, New Order et, bien évidemment Joy Division (que la vidéo de Sea Within A Sea vous en apporte la preuve flagrante avec sa référence ouverte aux années Tony Wilson sur Granada TV et la création de Factory Records). A l’époque, on sent déjà, sur scène, que le Faris d’aujourd’hui n’est plus le Faris d’hier. Et en effet, comme pour fêter ce revirement de situation ou montrer que le « Faris au cerveau » est de retour, il redevient alors Faris Badwan.

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Badwan aurait-il définitivement assassiné Rotter ?
C’est sans compter sur sa capacité à surprendre son monde ! En effet, peu de temps après, un nouveau tournant déconcertant s’annonce : Faris monte Lumina, un projet plus ou moins solo  (en réalité, on entend vaguement Cherish Kaya des Ipso Facto sur le titre) avec lequel il a, à ce jour, uniquement sorti une reprise de  I’ll Be With you des Black Lips (sortie en face B du single Drugs en 2009). Inutile de préciser que lorsque le leader de The Horrors nouvelle formule monte un projet dont le nom est Lumina, on s’attend soit à quelque chose de totalement niais, soit à une rechute vers le gothique de bas étage. Or, c’est vers ce deuxième cas de figure que tend Lumina (le ridicule des premières heures de The Horrors en moins) puisque Faris a décidé de semer encore un peu plus le trouble chez ses auditeurs en proposant une version très très sombre du titre des Black Lips ! Faris Rotter aurait-il repris le dessus sur Faris Badwan ? C’est à n’y plus rien comprendre.

Mais, chers lecteurs, sachez que nous ne sommes pas toujours pas au bout de nos surprises et donc, de notre analyse !

En effet, petit à petit, nous avançons lentement mais sûrement vers 2011, une année décisive pour Faris. Une année encore plus délicieusement déconcertante pour nous.

En effet, début 2011, Monsieur Badwan va créer la surprise en revenant sur le devant de la scène, non pas avec The Horrors, mais avec un nouveau projet pour le moins original : Cat’s Eyes. Associé avec une chanteuse lyrique Italo-Canadienne, multi-instrumentiste et dotée de talents pour la composition répondant au nom de Rachel Zeffira, une nouvelle mue se produit. Pop tantôt symphonique, tantôt aérienne, ayant mangé des Carpenters voire toute la scène pop 60s au petit déjeuner, l’EP Broken Glass puis l’album Cat’s Eyes se révèlent être des purs moments de magie légère où Faris apporte son don pour les compositions rétro et sa voix profonde sur certains morceaux. Car oui, autre nouveauté : Faris  et Rachel partagent bel et bien le devant de la scène de Cat’s Eyes. Alors est-ce toujours Badwan que l’on entend là ? Est-ce encore un troisième homme ? Toujours est-il que Cat’s Eyes ne ressemble à rien qui s’apparente musicalement à l’homme que l’on a connu jusqu’ici.

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Mais comme cela n’aurait su suffire, voilà que quelques mois plus tard, The Horrors reviennent avec un 3e album. Intitulé Skying comme un présage des hauteurs qu’il fera atteindre au groupe, celui-ci marque, une fois de plus, un virage à 180° avec ses sonorités plus aériennes et psychédéliques que jamais. Déjà annoncé comme le chef-d’œuvre du groupe par toute la presse voire un des albums de l’année par certains, celui-ci sonne comme « l’avènement » de Faris Badwan, l’homme qui faisait les choses bien. Tellement bien que le groupe a littéralement fabriqué l’ensemble du matériel (instruments, ingénierie son) qui a servi à l’enregistrement de ce 3e opus auto-produit.

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Mais pour combien de temps ? Quelles surprises nous réserve-t-il encore ? Car s’il y a bien une chose que l’analyse du parcours de Faris Badwan nous aura appris c’est qu’il n’est jamais là où on l’attend. En tous cas, il semblerait que Faris Rotter soit, pour le moment, sorti du paysage et que notre ami ait de nouvelles envies de lumière et de légèreté à satisfaire.

Finalement, quelles conclusions peut-on faire de tout cela ? Faris Badwan souffre-t-il de dédoublement de la personnalité ou est-il simplement un homme aux multi-facettes artistiques, capable de jongler habilement avec celles-ci ?

En réalité, je pense que Faris n’est absolument pas malade, à proprement parler. Car, effectivement, je suis convaincue que le « mal » qui l’affecte est d’un tout autre genre : c’est un AR-TISTE. A l’instar de beaucoup d’autres, les artistes à la carrière atypique ou les passionnés qui multiplient les projets ont un petit quelque chose de particulier qui me donne envie de détourner la célèbre réplique d’Audiard : « les artistes sont tout en contradictions. C’est même à ça qu’on les reconnaît ».

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Crédits photo : Sophie Jarry