Kanye et son crew

Les hipsters sont partout. Ils envahissent les rues et les clubs branchés des plus grandes villes du monde. Avec leurs jeans tights (le slim, c’est un peu démodé), le bas de leur pantalon remonté, leurs lunettes vintages et leurs baskets old-schools, parfois avec un skate à la main, ils arpentent les quartiers fashions, vont de friperies en expos d’art conceptuel. L’univers dans lequel ils évoluent est l’underground ; loin du mainstream, un brin snobs, ils cultivent leur différence, tout autant que leur ressemblance. Les codes qu’ils adoptent et les règles qu’ils intègrent donnent à ce milieu, en réalité très hétérogène, une apparence homogène. Longtemps, cette tribu a été composée essentiellement de Blancs caucasiens, plutôt bourgeois, mais pas trop. C’est en train de changer. Les pavés de Union Square (NY), Brick Lane (Londres) ou encore du Sentier voient de plus en plus de hipsters blacks les fouler. Et comme, bien sûr, chaque phénomène nouveau dans la street culture a son terme en argot, il a fallu en créer un pour qualifier celui-ci. Ce fut « bipster ».


Un peu d’étymologie. Selon le Urban Dictionnary, un bipster est un « blue-collar hipster », c’est-à-dire un hipster en col bleu. Un col bleu est historiquement un travailleur manuel, un ouvrier, qui se distingue des « cols blancs », les employés de bureau. A l’origine de ce terme se trouvent les tenues bleues, souvent sales et usées, que portaient les ouvriers pour aller au turbin, et qui contrastaient avec les chemises immaculées que portaient les employés. Si l’on en croit l’analyse étymologique, les bipsters seraient donc des anti-bobos, révoltés contre les (pseudo) intellectuels. En un mot, des « working class » hipsters.

En lisant certains blogs, on s’aperçoit qu’un autre mot a fait son apparition : le BLIPSTER. D’aucuns emploient l’un et l’autre sans distinction, comme des synonymes. Or, celui qui a popularisé le terme, Carles, rédacteur du blog Hipster Runoff, précise que le blipster est un black, qui s’identifie à la culture hipster, à travers son style, ses goûts musicaux et son réseau social. Chose qui a été confirmée par la Bible du verbe de rue, l’Urban Dictionary, qui voit en le mot « blipster » une contraction de « black » et de « hipster ». Généralement, le hipster aime le hip-hop old school, et toute la culture black non-mainstream (ni 50Cent ni Rihanna, quoi). Il s’oppose donc becs et ongles à l’esthétique bling-bling, lui préfèrant un style plus retro-vintage.

Pour l’instant, on reconnaît un hipster de très loin : c’est un blanc, citadin, plutôt aisé, qui se balade en fixie et boit de la Pabst Blue Ribbon (bière bon marché américaine). Il écoute des trucs indies, comme Lykke Li ou Cut Copy. Et peut-être un peu de Wu-Tang. Tout ce qui a l’air obscur est stylé. Tout ce qui lui permet d’affirmer sa différence est bon à prendre : un bandana autour de cheveux longs pour un mec, une coupe mi rasée mi longue pour une fille. La devise d’un hipster pourrait bien être « je porte un survet’ si je veux », caractéristique d’un certain détachement feint, mais aussi d’une bonne dose d’exhibitionnisme, nécessaire pour porter les trucs les plus improbables qui lanceront –peut-être- la prochaine tendance. On avait déjà l’habitude de voir les notions traditionnelles

d’identité et de sexualité se brouiller avec le style hipster. Mais ce qui est aujourd’hui frappant, c’est lorsque des blacks se mettent à s’approprier les styles des jeunes blancs et les codes post-punk.

Un hipster sur son fixie

La tendance blipster, comme beaucoup de tendances culturelles, regroupe des notions aussi différentes que le groupe ethnique, la politique, la mode et l’art. Pour faire simple, les archétypes raciaux qui ont été définis ces vingt dernières années à propos de la mode streetwear ont laissé place à une toute nouvelle esthétique. Finis les T-shirts extra larges, les baggy qui tombent sous les fesses et les Timberlands longtemps adorées par les jeunes blacks. Plutôt que d’adopter les code emo, privilégiés par les jeunes blancs américains, on observe aujourd’hui que des jeunes citadins de toutes couleurs portent des jeans tights colorés,des Tshirts graphiques, des baskets blanches et un chapeau à bords plats. C’est peut-être l’effet H&M.

Les styles de rappeurs tels que Lupe Fiasco et Pharrell Williams ont créé une ambiguïté quant au cloisonnement ethnique des codes vestimentaires, et se sont rapidement mués en une esthétique urbaine largement acceptée et diffusée.

Parmi les artistes qui ont inspiré les blipsters, il y a sans conteste l’adepte des catwalks, le plus fashonista des rappeurs US, Kanye West. En plus d’être toujours au premier rang des défilés, il se paie même le luxe de lancer des collections au sein des plus grandes maisons de haute couture : une ligne de baskets pour Louis Vuitton et une collection de foulards en soie pour George Condo, entre autres. Nombre de sites internet suivent de très près les dernières extravagances vestimentaires de Kanye, comme le site Dress like Kanye West.

On se doit également de citer une certaine M.I.A, chanteuse et it-girl made in UK, qui a tapé dans l’œil de Jean-Charles de Castelbajac. M.I.A est devenue une de ses icônes et porte désormais les robes déjantées griffées JCDC, qui sont à l’image de son propre style bigarré.

Kid Cudi, Theophilus London, Chazwick Bundick, Janelle Monae : autant d’artistes qui par leur musique et surtout leur style vestimentaire, ont popularisé la culture blipster à travers le monde. Chazwick Bundick, du groupe Toro y Moi, a popularisé le genre de la chillwave, à savoir un mélange entre indie, eletro-pop et lo-fi.

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On compte aussi parmi les blipsters avant-gardistes des artistes undergrounds, moins connus du grand public, comme le photographe et directeur artistique Rog Walker. Par son travail en tant que photographe et son style très léché, il est de ceux qui inspirent et influencent toute cette génération de jeunes « arty », blacks ou non.

Rog Walker

Dans un autre genre, un certain monsieur, répondant au nom singulier de Ouigi Theodore, a fondé le Brooklyn Circus, une boutique vintage célèbre à Brooklyn, et un label du même nom. Des chaussures Mark McNairy, un pantalon en laine rouge et noir, une veste militaire, un béret et un foulard Bali : l’homme, surnommé le Dandy barbu de Brooklyn, a su cultiver un style décalé qui influence tout autant le cercle assez confidentiel des hipsters de Brooklyn, que les bloggeurs avertis d’Europe ou du Japon. Au delà du simple esthétisme, le but avoué de Ouigi Theodore est de « changer l’image de l’Amérique urbaine ». Il avoue même que son rêve serait de voir « des mecs traîner en costume au coin de la rue ».

Ouigi Theodore


Si les blacks ont fait leur entrée chez les hipsters, le skate y est pour quelque chose. La culture skate a, au fil des années, infiltré le milieu du hip-hop et de la mode streetwear. Longtemps une activité réservée aux ados blancs, le skate a fait son apparition dans la culture maintream grâce à l’essor que lui ont permis de prendre les différents médias tels que MTV et les consoles de jeux vidéos. En pénétrant la musique hip-hop et le street-wear, ce sport est devenu populaire auprès de la population noire, qui avait auparavant pour coutume d’être en défiance à l’égard du skate, si ce n’est d’éprouver du mépris. Des « street surfers » précurseurs des années 60 aux Californiens du Sud qui skataient des piscines vides dans les années 70, les premiers skateurs avaient comme point commun d’être blancs. En plus de cette caractéristique, le skate devint rapidement l’apanage des rebelles et de la culture punk-rock, ce qui le rendit de plus en plus étranger aux habitants des quartiers noirs. Un skater black, tel que le professionnel Steven Snyder, y était alors considéré comme un homme étrange, voire un traître à sa communauté. Peu à peu ces préjugés se sont dissipés, et aujourd’hui on compte nombre de skaters blacks, ainsi que de rappeurs skateurs, à l’instar de Pharrel Williams, qui en est l’un des défenseurs les plus influents. Rappelez-vous du clip de N.E.R.D, Rock Star, où un skater ridait une rampe. Sans compter Pharrell himself qui arborait fièrement un T shirt orné d’un skate.  Par sa très large diffusion, cette vidéo a aidé à solidifier les liens entre les deux mondes.

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Parallèlement au skate, les blacks ont peu à peu investi le rock ces dernières années, au grand dam de leur communauté. Si le rock a été pendant longtemps une musique, ainsi qu’une culture à prédominance blanche (malgré ses origines bluesy), il ne faut pas oublier que nombre d’artistes noirs s’y sont illustrés. Jimi Hendrix, Prince, Living Colour, Lenny Kravitz pour ne citer qu’eux. Plus récemment, plusieurs groupes de rock dont un ou plusieurs membres sont blacks apparaissent : Bloc Party, TV On The Radio, Ebony Bones, The Noisettes. Malgré tout, le public rock demeure à dominante blanche, et la minorité noire dans les salles de concerts américaines se sent parfois marginalisée. Bien pire, ils sont parfois critiqués par la communauté noire américaine qui prétend qu’ils renient leurs racines et se comportent en Oncles Tom.

Le phénomène des blipsters témoigne d’une tendance lourde de notre époque. La culture des années 2000, est celle de l’hybride. Qu’on la nomme non-culture ou culture du mash-up, ce qui la caractérise pourrait être la devise « on prend tout ce qui a déjà été fait, et on mélange ». Certains blipsters se targuent de créer une nouvelle contre-culture black ; en s’appropriant la culture hipster blanche ils inventeraient leur propre culture.

Mais en réalité, ceci est un vœu pieu et nous sommes à présent dans l’ère du gros melting pot. Aujourd’hui, les différences culturelles selon la couleur de peau s’estompent. Les jeunes s’approprient tout, puisent dans un héritage élargi, de la black culture à la culture blanche classique. La culture indie rassemble tous les dénommés hipsters, qu’ils soient  blacks, blancs ou violets. En un mot, en plus d’être post-sexiste, elle est post-raciale. Et quoi de mieux que la danse pour illustrer cette tendance. La danse « blipster », si tant est qu’il y en ait une, témoigne de la fin des barrières entre les races et les sexes : une danse plutôt hybride, a priori plutôt black, mais sur une musique plutôt blanche. On croise de plus en plus ces danseurs dans les clubs branchés, et dans les clips qui font le buzz, comme celui de Embody, par Sebastian. Mais une vidéo me paraît résumer tout cela assez bien : trouvée sur youtube, elle est faite par un particulier à partir d’un morceau de Ty Segall (It # 1).

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Et si être un hipster se résumait à ne suivre aucune règle ? Des lunettes 3D aux lunettes de soleil flip-up, du rap à la new wave, de la game boy au Rubik’s Cube, de la moustache à la barbe de deux semaines, des sweats Mickey aux marcels, de Pizza Hut à Taco Bell (en référence au morceau du groupe de hip-hop Das Racist ), la résurgence de la culture eighties favorise cette apparence de « grand n’importe quoi » si chère aux hipsters, et, qu’on se le dise, apporte une touche de fantaisie au sein de l’ennui si caractéristique de notre époque.

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Les hipsters des 40s étaient des « white niggas » qui écoutaient du jazz underground, parlaient en slang afro-américain et adoptaient la manière de vivre des noirs. Peut-être bien que les blipsters ne sont, en fait, que la V.O. des hipsters… La boucle est bouclée. Les blipsters sont, en tout point, la preuve que ce qui est vieux est encore neuf.

Sources des images :
Jakandjil.com
Melty.fr
Goutemesdisques.com
Thatgoodgoodblog.blogspot.com
2.bp.blogspot.com
hipsterrunoff.com
lookbook.nu