Le départ de Carine Roitfeld du célèbre et iconoclaste Vogue Paris a sans doute été la nouvelle choc de cette fin d’année. Choix assumé ou licenciement? Les rumeurs vont bon train sur les raisons du départ de cette executive woman qui a à plusieurs reprises attiré le mécontentement des annonceurs avec ses séries modes de plus en plus choquantes, tant sur le point de la morale que de l’aspect visuel. Est ce là la véritable raison de son départ? On ne sait pas trop, et au fond ce n’est pas tant cela qui nous importe (quoiqu’il arrive, on s’en fait pas pour elle) que de se pencher plus en profondeur sur le travail de cette femme de poigne dont la créativité a marqué à jamais l’histoire du magazine, et de la mode (oui, carrément).

Il est vrai que Roitfeld n’y est jamais allé de main morte sur le politiquement incorrect et le choquant, donnant à Vogue une ligne éditoriale qu’aucun de ses équivalents étrangers n’a jamais osé atteindre. Entourée dès ses débuts du photographe Mario Testino et de Tom Ford, elle prend part à l’avènement du « porno chic ». Cette tendance est loin de faire l’unanimité , Yves Saint Laurent déclarait en 2002 sans détour: “Pour moi, le “porno chic”, c’est de l’ignominie, c’est ce qu’il y a de pire. Des horreurs propagées par une petite clique, un petit milieu de la mode qui fait beaucoup de bruit, mais qui est loin de la vie”.

Daria Werbovy sous l’oeil sensuel de Mario Testino : la « Décadanse »

La publication du dernier numéro de Décembre/Janvier 2010 a du particulièrement mettre le feu aux poudres entre Condé Nast et ses annonceurs, lorsque ces derniers ont vu leurs produits détournés et portés par des petites filles et des octogénaires tous fripés (on est bien loin des canons habituels)

Ou encore plus trash, une série mode par Tom Ford mettant en scène la top Crystal Renn face au sexe et à la chirurgie esthétique dans tout ce qu’elle a de plus extrême. Carrément repoussant mais frappant de réalisme (voir plus bas).

Mais il serait réducteur de limiter la signature Roitfeld à ce style porno chic dont Tom Ford usa pour les campagnes publicitaires de Gucci lorsqu’il était directeur artistique de la marque.  C’est bien de sa tendance à bousculer les conventions et les esprits bien pensants dont on se souviendra.

Entourée des plus talentueux photographes de mode (Mario Testino, Heidi Slimane, Terry Richardson et j’en passe…) elle a toujours fait preuve d’audace et a su interpeller un lectorat toujours plus exigeant dans des séries mode polémiques nous confrontant à nos propres excès, et aux absurdités de notre société ( ce qui n’est pas donné à tous les magazines de mode on en conviendra). Attention, je ne dis pas que Vogue se pose en anti mondialiste / anti consumériste dans le paysage de la presse internationale, mais simplement qu’au lieu de nous servir des sacs et des fourrures sur un plateau, il les met en scène de façon plus subtile, et les détourne parfois. Parce que les images parlent d’elle même, en voici une sélection:

Des barbies hawaiennes jonchent le sol, photographiées par Stefen Klein.

Religion et matérialisme sous l’oeil de Cedric Buchet

Sexe, Argent, et Chirurgie, série photographiée par Monsieur Ford.

En écho aux accents ethniques, la peau se pare de tags très originaux inspirés par les personnages graffés de l’artiste Keith Haring, sous l’oeil de David Sims.

Ce que je retiendrai de ces dix années de Vogue, c’est donc une volonté d’adopter un point de vue à part. Nombre de gens ne voient pas l’utilité des magazines de mode car ils jugent qu’ils ne sont que des catalogues de pub pour les marques. Vogue au contraire a su rester à la fois littéraire et critique vis à vis du monde en général et de ses dérives (le sexe à outrance, la chirurgie esthétique, l’enfance et la religion face aux vices, …). Le magazine adopte un point de vue artistique sur un sujet commercial, exercice périlleux, auquel on l’espère celle qui succède à Carine Roitfeld, Emmanuelle Alt, saura se prêter.