Julieta pour la vie

Julieta Sans est née et a pris ses premières photos à Buenos Aires. Depuis 2005 elle vit à Londres, où elle a notamment travaillé sur les nouvelles formes de créativité dans la publicité. Interview.

 

 

Tes premières photos c’était comment ?

Je n’ai jamais pu m’empêcher d’observer les gens autours de moi. Mes premières photos, c’était au Brésil avec ma famille. J’ai emprunté le vieux Pentax de ma mère et je me suis sentie bien, je ne saurais pas expliquer pourquoi. J’ai réalisé que j’avais besoin de m’exprimer, donc j’ai pris des cours de photos. Plus tard j’ai partagé mon temps entre une école de photo et la littérature que j’étudiais à la fac.

 

En grandissant tu es restée fidèle à tes premiers essais ?

Après pendant longtemps j’ai utilisé un RolleiflexTLR. C’était l’appareil parfait pour les portraits puisqu’il permet le contact visuel avec le sujet. Et puis un jour je me suis faite cambrioler, et il a disparu. Je n’ai jamais pu retrouver un appareil équivalent. J’ai fini par prendre un Mamiya6 (moyen format rangefinder). La différence, c’est que je ne peux plus regarder les gens dans les yeux quand je les prends. A vrai dire, j’ai changé toute ma manière de travailler. Mes photos sont moins mises en scène. Avant je composais vraiment chacune de mes photos.  Ceci dit, je continue à penser qu’une bonne série photo nécessite un travail sur le long-terme et une connaissance approfondie des gens que l’on photographie. Je ne suis pas convaincue par cette mode de street photography. Maintenant je préfère que mes portraits s’inscrivent dans un environnement.

 

Quels genres d’environnement ?

Les tournages par exemple. C’est assez grisant de prendre des photos là-bas, comprendre comment l’équipe travaille. Parce qu’en photo on est souvent seul. Et puis qui sait, je finirai peut-être comme  Mary Ellen Mark ( photographe de plateau pour Fellini, Coppola,…  - ndlr).

Pour  ta série Well Read, tu as laissé chacun de tes modèles incarner le personnage de roman qu’il voulait. C’était important pour toi de leur laisser cette liberté ?

Pour moi la photo ce n’est pas seulement ce que je vois, mais aussi plus largement la relation avec ceux que je prends, et leurs retours. Je prends des photos de gens qui m’intéressent. J’imagine que c’est une bonne façon de les connaître sans beaucoup parler. Pour Well Read, j’ai voulu les laisser libre parce que je trouvais ça très excitant de voir ce qu’ils allaient tirer d’eux-mêmes, comment ils allaient s’y prendre visuellement pour parler de quelque chose qui les a touché.

Tes modèles peuvent influencer ta façon de travailler ?

Oui. Je pense que c’est le cas pour de plus en plus de photographes. Je n’ai pas la prétention de contrôler tout le processus. Souvent on a tendance à trop vouloir contrôler, et à ne pas s’investir assez émotionnellement.

Pour Well Read, tu soulignes aussi l’importance de l’interprétation du lecteur. Quelle place tient l’interprétation en photo pour toi ?

Une très grande place, c’est sûr. On peut toujours théoriser le travail d’un photographe, et de mille manières différentes. C’est assez stimulant, mais moi ce qui m’intéresse c’est la réponse émotionnelle, pas la théorie. Le truc c’est que chacun interprète une photo différemment. Je travaille d’ailleurs sur la multiplicité des interprétations dans une nouvelle série (Found Memories). Ca parle des associations visuelles, générées par des souvenirs. Certains sont vrais, d’autres sont imaginés.

 

L’avenir de la photo pour toi c’est quoi ?

Pendant longtemps j’ai pensé que la vidéo allait un jour prendre complètement le pas sur la photo.  Maintenant j’en suis moins sûre. J’admire le travail d’artistes comme Fiona Tan, notamment ses portraits vidéos noirs et blancs ¹. Ils me hantent encore aujourd’hui. Fiona Tan fait partie des vidéastes qui considèrent que le film peut aussi s’inspirer de la photo. Je pense que les photographes vont devoir être polyvalents. Un photographe ça sera aussi un journaliste, un écrivain, qui utilisera certainement des média mixtes, en combinant audio et images fixes par exemple. Un bon exemple : j’aime bien la collection One in 8 Millions du New-York Times. ²

 

Et le numérique …

J’utilise un slr numérique pendant mes shootings, mais seulement pour  les tests lumière et pour garder une trace de ma journée de travail. Pour mes photos, je préfère le moyen format. Je n’aime pas l’immédiateté du numérique. Trop de gens pensent que cette immédiateté les dispense de réfléchir avant de prendre une photo. Ceci dit, je scanne mes négatifs et je retouche une partie de mes photos. Je ne suis pas complétement réac…

 

 

Tu as beaucoup travaillé pour la presse papier (Vogue Italie, Daily Telegraph,…). Considères-tu internet comme un support valable pour la photo ?

Internet est aujourd’hui un vrai vecteur pour la photo. Beaucoup de photographes ont pu faire connaître leur travail à travers des blogs. Je ne dis pas que tout le monde a ce qu’on appelle un « œil », mais au moins on peut voir des choses très diversifiées si on cherche un peu.  Mais en même temps il y a une telle prolifération d’images sur internet ! Le plus souvent au bout d’un moment j’éteins mon ordinateur et je vais regarder un film ou lire un bouquin…

Tu pense que les gens prennent trop de photo ?

La démocratisation de la photo ça n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau c’est que maintenant la plupart des gens ont des bons appareils, et qu’avec internet tu peux mettre tes photos en ligne un jour et te réveiller célèbre le lendemain. Ce qui m’inquiète le plus, c’est que j’ai l’impression que si les gens comptent sur internet, les expositions sont, elles, de moins en moins visitées,  et les publications qui sortent de moins en moins lues. Et j’ai peur pour l’avenir du support papier

 

Pourtant la nouvelle génération de photographe qui émerge semble attachée à l’argentique…

C’est vrai. Ca me rassure de savoir que les choses circulent, s’échangent plutôt que d’être détruites. Je ne trouve pas ça préoccupant que Magnum vende près de 200 000 clichés originaux sous prétexte de rentabilité, parce qu’en soit ils ne vont pas disparaître, et ils continueront à être exposés… Le MOMA de San Fransisco a organisé un symposium passionnant sur le futur ou la mort de la photo ³.

 

 Propos recueills par Laura R.

¹http://www.fionatanvenice.nl/disorient.php

²http://www.nytimes.com/packages/html/nyregion/1-in-8-million/index.html

³http://www.sfmoma.org/pages/research_projects_photography_over

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